récit du PBP par Marcel Fuchs qui a fait deux brevets à Feurs

PBP 2015 : SOUVENIRS…

Je me remets doucement de ce Paris Brest, terminé le 20 août dernier. Petit à petit, le corps récupère, par à coups, avec des hauts et des bas…Mais les images déferlent, nombreuses, puissantes, intenses…

Beaucoup d’articles, comptes-rendus, reportages, et autres vidéos circulent sur cette épreuve…Certains s’attardent un peu dramatiquement sur les souffrances, la lutte éperdue contre le sommeil,  les hallucinations, l’extrême épuisement. Le lecteur peut n’y voir que des corps douloureux, aux muscles durcis, souvent écroulés de fatigue dans les fossés humides… Dans ces témoignages, le PBP  s’apparente plus ou moins à une épreuve de mortification, pouvant virer à l’épopée tragique…

En lisant ces articles, ou en regardant ces vidéos au ton un peu grave, je ne retrouve pas vraiment ce que je viens de vivre…Bien sûr, de temps à autre, la fatigue, et quelques douleurs pénibles se sont fait sentir au fil des kilomètres, et le cuir tendre de mes fesses a gardé pendant quelques jours quelques traces tenaces « d’abrasion ». Quelques raideurs dans les jambes et quelques élancements dans les genoux me rappellent  encore au calme, m’obligeant à rouler gentiment, en espaçant les sorties.

Pour autant, je ne retrouve, dans mes souvenirs, ni l’impression d’avoir vécu l’enfer évoqué, ni le sentiment d’être une sorte de héros narcissico-maso ayant vaincu d’extrêmes difficultés au prix d’énormes souffrances…

Certes, par sa longueur et son dénivelé, on sait par avance que l’épreuve est difficile, et demande une sérieuse préparation, et de la ténacité. Mais pour la plupart des cyclos, plus en quête d’aventure que de reconnaissance, les brevets qualificatifs commencés dès la fin de l’hiver sont venus, très progressivement, adapter l’esprit, rôder les muscles à l’effort long et lent, « diéséliser » doucement les organismes. C’est d’ailleurs au tout début, lors du brevet des 200, en mars, que j’ai peut-être eu le plus de mal, encore fragilisé par une chute en novembre. Et puis, petit à petit, au  fil des brevets, j’ai senti mon corps s’adapter, « sur-compenser », comme disent les spécialistes de physiologie du sport. Et pour la grande majorité, c’est ce long entrainement mental et physique qui permet finalement de réaliser le parcours, non sans fatigue, lassitude, et petits bobos ou incidents éventuels (mon postérieur pourrait vous en parler plus longuement)  mais sans forcément aller à l’épuisement malheureusement vécu par quelques uns, peut être partis trop vite.

Un mois après mon retour, les souvenirs affluent. Ils me rappellent surtout des paysages, des ambiances, des cris, des rires, des rencontres, des émotions joyeuses…

Peu après l’euphorie du départ, dans la lumière douce du soir, avant de plonger dans la Vallée de Chevreuse, je me souviens de ces chevaux blonds, qui couraient en parallèle des pelotons, dans les immenses prés bordant la route. Un peu plus tard, de nuit, dans la traversée du Perche, je revois le long serpent rouge qui se déroulait très loin devant. L’arrivée magique sur la rade de Brest, lumineuse, en tout début d’après-midi. La quiétude du crépuscule, sur les petites routes montagneuses qui nous ramenaient à Loudéac, le troisième soir. Les ciels rougeoyants, dans la froidure des petits matins, à l’heure où s’échappaient des villages cette délicieuse odeur de pain frais…

Je revois aussi la route humide, la dernière nuit,  dans la longue remontée du Perche, sous un ciel noir, menaçant. C’est la seule fois où j’ai roulé seul, durant plusieurs kilomètres. Croyant m’être trompé, je me suis arrêté quelques minutes, attendant l’arrivée  d’autres cyclos, jusqu’au passage d’un petit groupe de Japonais, silencieux, mais rassurants.

Rencontres furtives…Echanges de bons mots avec Maurizio, le joyeux Italien, qui m’a baptisé Marcello, et mon copain Christophe « Cristobal Il Magnifico »…Et qui faisait sagement l’éloge de la lenteur et de la régularité : « Qui va pian va lantane… ». Ce principe lui ayant d’ailleurs permis de boucler plusieurs Paris Brest.

Et ce colosse autrichien qui versait généreusement des rasades de calva dans son café, au petit jour, dans un bistrot Breton, et qui me souriait, goguenard, amusé par mon regard surpris… Et de nouveau dans la nuit sombre du Perche, cette cyclote, fatiguée et un peu découragée, repartant en me remerciant, après que je lui ai confirmé que le contrôle de Mortagne était bien là, tout proche, et que désormais l’arrivée n’était pas loin…

Pelotons polyglottes aux maillots et aux vélos multicolores, avec souvent le fanion aux couleurs du pays, flottant derrière la selle. Vélos classiques, vélos bizarres, vélos malins, ingénieux montages de portes bagages, d’éclairages. Vélo légers de randonnée, avec cadre en acier haut de gamme et selle en cuir. De l’orfèvrerie, du cousu-main ! Vélos spéciaux, vélos couchés. Vélos elliptiques, dont les pilotes semblaient plus courir que pédaler. Vélos 1900, montés par des cyclos de la même époque…du moins au vu des moustaches et des vêtements… Vélos carénés, tout carbone, lourds à hisser dans les côtes, mais filant comme des fusées dès le moindre replat ou dévalant les pentes à des vitesses effarantes.

Dans les villes, des enfants, tout sourire, bras tendus, pour offrir une petite tape de la main, parfois un rapide effleurement des doigts, comme pour nous redonner de l’élan, de l’énergie vitale…

Et ces Bretons, chaleureux, joyeux, dans  chaque petit village, veillant, encourageant, applaudissant, dressant des tables au seuil de leurs maisons,  pour servir durant des nuits entières du café, des boissons chaudes…et des bons mots !

A chaque contrôle, les bénévoles des clubs étaient là, rigoureux, efficaces, mais patients, pour nous guider dans nos états parfois hésitants…Souvent,  cet accueil était coloré d’un brin d’humour et de sourires. Cerise sur le gâteau, offerte malgré - pour eux aussi - le poids des heures de veille…

J’ai partagé la plupart de ces moments forts avec Christophe, cité plus haut. Christophe est un cyclo de Bollène, rencontré lors du brevet des 400 kms, du côté de Beaune, et avec qui j’ai fait équipe dans cette aventure. Plus jeune, rapide, puissant, il roulait le plus souvent avec moi, malgré nos différences d’âge, de style, de rythme. Parfois, rongeant son frein, il s’échappait pour quelques kms, puis se calmait, et m’attendait aux contrôles, et aux pauses. Partage de fous rires, d’euphorie, de coups de fatigue, de lassitude parfois. Longs kms roulés en silence. Révision régulière du timing, et re-calcul de notre crédit d’heures de sommeil...Le déficit, nous en parlerions plus tard, une fois la ligne franchie ! Encouragements tacites, pour trouver l’énergie de nous arracher du lit au milieu de la nuit, et de nous relancer sur la route, vite fait et sans état d’âme …Rencontre opportune et appréciable, riche d’humour et de partage.

Christophe est venu avec sa garde rapprochée : Jean Michel et Manu, autres cyclos expérimentés du Club cyclo de Bollène, grands rouleurs de diagonales et flèches au long cours. Venus assister Christophe, ils m’ont généreusement apporté leur aide à chaque contrôle…Toujours là, tous les deux, au bon moment, calmes, efficaces, rassurants, tenant le ravito toujours prêt. Un précieux soutien !

Il y eut aussi les échanges téléphoniques rassurants, quoique rapides, avec Monique, ma fée (au vélo) électrique, lors des principaux contrôles. Elle faisait le lien avec nos copains et nos proches, parfois inquiétés par les pointages aléatoires du suivi informatisé. Je la devinais en veille, et par elle, je percevais le soutien attentif de tout notre réseau. Inestimable assistance à distance !

Peu à peu, est arrivée la dernière étape, après Dreux, où l’on ne comptait plus les kms restants que par dizaines…Où les forces me sont un peu revenues, où mes jambes m’ont semblé légèrement plus souples... Longue montée de Gambais, où je me suis senti capable d’aller un peu plus vite, de suivre Christophe de temps à autre, et même de jouer à le précéder…Pas trop quand même, car j’étais vite dans le rouge !

Puis il n’y eut plus que quelques kms à parcourir, à travers le magnifique parc attenant au vélodrome de Saint Quentin. Après la pluie, le temps était frais, le paysage verdoyant… L’euphorie nous a gagnés…Et soudain ce fut l’arrivée…Accolade avec Christophe, longue poignée de main à Jean Michel et Manu qui nous attendaient…Séquence émotion ! Je ne savais plus trop si c’était le début ou la fin du rêve…Je planais un peu…pas très sûr de vivre ce moment, d’avoir vécu ces journées…Il me fallait atterrir !

Marcel, septembre 2015

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