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 LE GRAND REVE DE GASTON FONDEPIGNE lundi 26 février 2007 
 Rugby à XV :  Une nouvelle de Roger COUDERC
 LE GRAND REVE DE GASTON FONDEPIGNE

Une nouvelle de Roger COUDERC
paru sur un bouquin édité par midol

Roger Couderc joint à sa verve, à sa passion du rugby et à son vocabulaire imagé un joli brin de plume. Pour ouvrir cette partie de l’encyclopédie consacrée à l’historique des meilleurs clubs français, nous lui avions demandé de dire ce que (pour lui) était un club. Roger Couderc a répondu par cette nouvelle, vibrante de vie et de vérité. Tous les rubygmen de France et tous les clubs célèbres et anonymes retrouveront un peu d’eux-mêmes en Gaston Fondepigne et l’Avenir Sportif Marignacois.


Le soleil tapait dur… un perfide soleil d’une fin d’après midi de mois d’août, qui faisait ruisseler de sueur le visage des douze solides gaillards occupés à riper des rails d’une modeste ligne de la S.N.C.F., quelque part dans le Sud Ouest… La voix du chef d’équipe, mêlée à celle des cigales, scandait les efforts des hommes ployant sous le poids des longues barres d’acier.
- Ho-hisse ! Ho-hisse !...
Son béret basque posé sur la nuque, le torse nu et les jambes emprisonnées dans un pantalon de gros velours côtelé, serré aux chevilles par une pince métallique, Gaston Fondepigne se disait :
- On dirait Popaul Baladou, quand il beugle pour qu’on pousse en mêlée…
Cette idée l’amusa et un sourire vint éclairer un instant son visage taillé à coups de serpe, et à coups de « crampons ennemis » du département !
Mais il est temps de vous présenter notre héros, Gaston Fondepigne, « Tonton la Pigne » pour ses camarades de l’équipe première (il n’y en a d’ailleurs pas d’autres) de l’Avenir Sportif Marignaçois : pilier gauche, treize ans de fidélité à son club, deux fractures en « service commandé » à l’A.S.M., le front légèrement dégarni et le torse velu, des yeux bleus d’une étonnante pureté, et dans son cœur d’enfant, deux amours : le rugby et son club !
Gaston ne s’intéresse pas à la politique, et il écoute d’une oreille également distraite les conseils de l’instituteur ou du curé : ayant fait sa première communion, passé son certificat d’études et accompli son service militaire dans l’infanterie, il estime en effet que sa conscience est en paix, une fois pour toutes !
Si d’aventure, un journaliste passe un jour à Marignac, et lui pose la question rituelle :
- Quel est votre plus beau souvenir ? « Tonton la Pigne » lui répondra certainement :
- Ce dimanche du mois d’avril 1957, où mon club s’est qualifié pour les quarts de finale du championnat de France de rugby, 4è série…
Jour mémorable, en effet, qui vit Gaston Fondepigne, pilier, marquer le seul essai de sa vie !
Le « grand Barrault », le joyeux supporter de l’A.S.M. et sacristain de la paroisse, réussit, en l’honneur de cet exploit, à se mettre une boule de billard dans la bouche ! Performance héroïque qui nécessita, pour la « sortie », l’intervention du dévoué docteur Bardèche, président de l’A.S.M., qui avait opéré de bien des choses depuis quarante ans, mais jamais d’une boule aussi mal placée !
Et il eut ce mot historique, qui fit beaucoup pour sa popularité et celle de son patient :
- Allez… ne perdons pas la boule… sur le billard !
Et si cette histoire n’est pas vraie, je veux être changé en footballeur ! Ouis, il est comme ça, « grand Barrault », exalté, et dévoué à son club à un tel point qu’un jour il jeta le trouble dans la conscience d’un viel arbitre, fatigué de souffler en vain dans un sifflet depuis vingt ans, en falsifiant le tableau d’affichage en fin de partie. Si ce jour là, Marignac fit match nul, ce fut bien (que Dieu lui pardonne !) grâce au sacristain !

Le chef d’équipe sortit son mouchoir et s’épongea le front… « Faï caou, milo diou », grommela-t-il entre ses dents.
Sur le sentier qui bordait la voie de chemin de fer, des jolies filles passèrent en riant, et la plus grande, une brune aux yeux verts, jeta des regards brûlants en direction de Gaston, perdu dans ses pensées…
Devant ce spectacle, le Chef d’équipe, furieux, s’exclama :
- Mais réveille toi, Tonton, cette Suzon est folle de toi, ça crève les yeux !
Brusquement revenu à la réalité, Fondepigne répondit avec calme :
- Elle me plaît bien aussi, mais il faut que je pense d’abord à ma carrière : l’A.S.M. a encore besoin de moi !
Ecoeuré, le chef d’équipe enleva la corne d’alarme qu’il ait pendue autour de son cou et grogna :
- C’est fini pour aujourd’hui, les gars… On peut aller boire un coup.
Puis se tournant vers Gaston, il ajouta :
- Tu me fais rigoler avec ta carrière, bougre de couillon… A trente et un ans, tu es manœuvre, et du poses toujours des rails sur les voies ; tu deviens vieux garçon et ton nez a tellement reçu de pignes qu’il en a perdu la mémoire ! Qu’est-ce que tu crois, que l’A.S.M. va te faire jouer contre les Anglais ou quoi ?
Gaston sentit le rouge lui monter aux joues, et il serra ses poings énormes… C’est alors qu’intervint Dédé Malafosse, un petit gaillard rablé aux yeux malins, demi de mêlée de l’équipe et compagnon de travail de Fondepigne.
- Foutez-lui la paix, bon Dieu… il a le droit de faire ce qu’il veut Tonton, et si vous croyez qu’on a envi de rigoler aujourd’hui, nous autres, les joueurs de rugby ! Va, t’en fais pas, Tonton, et n’oublie pas que nous avons ce coir la première réunion de l’A.S.M., chez Popaul.

Et tandis que les hommes s’éloignaient d’un pas pesant le long de la ligne de chemin de fer, Gaston sauta d’un bond le fossé en pensant :
- Allons, ça va, je ne suis pas trop rouillé…
Gaston se dirigea vers un cerisier au milieu d’un champ de luzerne, et constata avec satisfaction que sa bicyclette se trouvait à l’ombre de l’arbre. D’un geste machinal, il passa la main à plusieurs reprises sur sa nuque douloureuse et prudent (il faut toujours penser à une congestion possible), il jeta sa chemise sur ses épaules en sueur… Puis il se laissa tomber au pied du cerisier et sortit de sa musette un numéro tout froissé de l’Equipe…
Pour la dixième fois il ouvrit son journal à la même page et se mit à relire l’article de Denis Lalanne, présentant le troisième test-march France-Nouvelle-Zélande, à Christchurch… Une phrase l’accrocha au passage, lui poignardant le cœur…
« Nous attendons du quinze de France une réhabilitation totale … »
Et aussitôt, il crut entendre résonner à ses oreilles la voix lugubre du speaker de radio, écoutée ce matin…
« A Christchurch, les All Blacks écrasent les Français par 32 à 3 ! »
Il s étaient quatre joueurs de l’A.S.M. à attendre ce résultat, dans le café de Popaul Baladou, et lorsque la « catastrophe » arrivé, une stupeur douloureuse s’inscrivit sur le visage des quatre copains qui se regardèrent en silence, comme hébétés, assommés… Un gros bourdon s’étourdissait bruyamment à une vitre, essayant inlassablement de trouver une sortie impossible…
Tout à coup Popaul avait lancé de toutes ses forces sa tasse de café en direction du bourdon, brisant du même coup la vitre en mille morceaux. Il s’était mis à hurler :
- Allez, qu’est-ce que vous attendez tous, plantés là comme des andouilles… foutez le camp, foutez le camp !
Les gars étaient sortis lentement, la tête basse, et derrière eux, Popaul Baladou, capitaine de l’A.S.M., avait baissé le rideau de fer pour rester seul, face à l’énormité de la « chose »… Ah ! qu’il semblait loin le temps où, après les matches contre le Pays de Galles, l’Ecosse, l’Irlande ou les Springboks, Dédé et lui-même, Gaston Fondepigne, arrivaient sur le chantier en bombant le torse, un sourire satisfait aux lèvres.
Ce matin, Gaston se revoyait rasant les murs de Marignac qui s’éveillait, pour gagner le plus discrètement possible la gare de marchandises. Mais à travers les volets mi-clos, il sentait peser sur lui les regards ironiques de toute la population marignacoise ! Et le chef d’équipe (parlons-en de celui là, un « traître », qui avait mordu au ballon rond dans sa jeunesse) l’attendait, l’œil mauvais, en ricanant :
- Ah te voilà, le « champion du monde »… Après cette raclée, ne viens plus jamais me casser les pieds avec ton rugby de « rigolos » !
Et c’est à cette seconde précise que Gaston Fondepigne se redressa fièrement, car il venait de comprendre que toutes les victoires ou les défaites du XV tricolore reposeraient toujours sur ses épaules, et sur celles de tous les joueurs de rugby de France, petits ou grands, inconnus ou célèbres…
Et avec Dédé, ils avaient soulevé toute la journée, avec une sorte de rage silencieuse, les rails pesants, comme une croix…

Maintenant, les mots commençaient à danser devant ses yeux, et le sommeil s’abattit sur lui comme un coup de hache. Il ne rêva pas tout de suite. Il faut toujours le temps de choisir ses rêves. Mais peu à peu le voile noir se dissipa, et il entendit la voix de Popaul.
- Oh ! Fends-la-Bise, si tu n’appuies pas un peu sur le champignon, nous ne serons jamais à l’heure pour « écrabouiller » ces maudits All Blacks.
C’était comme chaque dimanche matin, lorsque le car de l’A.S.M. conduit par le vieux Fends-la-Bise (un ancien talonneur du club), les amenait à l’assaut des équipes locales, souvent plus viriles que correctes. Ouis, il le revoyait ce cher vieux car, perdu dans les brumes légères de son rêve…
Tiens, mais les voilà tous, les « bleu et blancs » qui avaient ouvert à Tonton les horizons illimités de l’amitié, de cette amitié qui sent l’effort, la sueur, les coups, le labeur obscur sous la mêlée, la douche, les cris, les pleurs du président, les chansons braillées en chœur et les courses enivrantes, un ballon serré sur le cœur ! Mais voilà qu’à droite et à gauche de la route, jaillissaient des geysers immenses ; des maoris (parmi lesquels il reconnut le chef d’équipe) leur faisaient d’horribles grimaces, en se tapant sur les cuisses… « Ne nous énervons pas les gars, murmura Popaul Baladou… notre seule tactique : l’attaque à outrance, sous tous les angles… Il faut les crever ! ».
Exactement les mêmes paroles que celles qu’il avait prononcées avant le fameux quart de finale du championnat de France (4è série) contre Brugnes-sur-Voulize !
Brusquement des hurlements frénétiques couvrirent le silence de son rêve. Le car de l’A.S.M. venait d’arriver sur le stade du « bout du monde » et Tonton vit des milliers, des dizaines de milliers de spectateurs, tous habillés de noir… Il y en avait même qui étaient pendus au ciel comme d’immenses grappes sombres ! Fends-la-Bise, le dur à cuire du club, en avait le souffle coupé !
Dans un arc-en-ciel tricolore apparurent tout à coup, les joueurs de l’équipe de France en robes blanches, avec des ailes dans le dos… Cassiède et Basquet, les plus lourds, volaient évidemment plus bas que les autres, tandis qu’au dessus des tribunes, Lilian Camberabero luttait courageusement pour ne pas être balayé par le vent…
- Excusez-nous, dit Marcel Laurent aux joueurs de l’A.S.M., mais vous comprenez, nous n’avons plus droit à l’auréole ! Il y a simplement les trois ou quatre martyrs de la sélection qui ont l’autorisation de l’arborer, et à la boutonnière seulement, comme une décoration.
Un rire énorme et fantomatique s’éleva alors très haut, au dessus du Pacifique, et François Moncla joignant les mains, s’écria :
- Oui, j’ai bien entendu : il est minuit, docteur Mias !
Mais les All-Blacks et l’arbitre s’impatientaient déjà sur le terrain :
- Allez l’A.S.M., c’est à vous, cria l’un des Boniface (allez donc savoir lequel !) et c’est parti mon kiwi !
Le magnifique Crause trouva le mot si drôle qu’il s’en empêtra les moustaches dans ses ailes, et qu’il tomba en « piqué » sur Yates qu’il cloua au sol !
- C’est la première fois que je le touche, s’écria le Mongol, en se frottant la tête.
Mais l’heure n’était plus à la plaisanterie. Le troisième test-match commençait et Tonton-la-Pigne qui, malgré son surnom, avait beaucoup plus reçu que donné de « pignes », comme tous les « costauds », sentir bouillir en lui toutes les fureurs de l’orage.
Mais que se passait-il ?
Tous les gars de l’A.S.M. semblaient coller au sol par d’énormes semelles de plomb, et même le rapide ailier Jean Raffigues, ne pouvait mettre un pied devant l’autre. Avec des hurlements de joie, Mac Ewan, Whineray, Meads, Wolfe ou Connor allaient marquer des essais. Quant à Don Clarke, n’en parlons pas, c’était une véritable mitrailleuse : juste le temps de recharger quelques ballons au bout de son pied droit et… pan ! entre les poteaux !
Lorsqu’après vingt minutes de jeu, le tableau d’affichage dépassa les cent points, le capitaine popaul Baladou hurla dans le naufrage :
- Tout le monde à la mêlée… demis, trois-quarts et arrières compris !
Dans le même temps, le Capitaine Whineray déclara en souriant (et en anglais) à ses avants :
- Il y en a encore deux qui peuvent prendre leurs congés payés, avec six… ça suffira !
Mais Tonton-la-Pigne sentit un souffle chaud lui caresser la nuque : c’était Domenech qui venait lui parler en rase-motte :
- Ecoute-moi bien, petit, si tu ne veux pas porter un dentier en rentrant à Marignanc, il faut te débarrasser de Ian Clark au plus vite… A la prochaine mêlée, tu prends ton élan, comme moi, et vlan ! en plein dans le cassis du monsieur… fais-moi confiance, il tombera comme une mouche !
Et, léger papillon, le Duc s’envola en direction d’une poignée de journalistes, ses confrères… Sur une faute, la mêlée se forma rapidement du côté All Black, plus laborieusement du côté A.S.M. car quinze joueurs dans le « pack », ça fait quand même du monde.
Tout en caressant le coq brodé qu’il portait sur la poitrine, Tonton observait le visage souriant de son vis-à-vis et il pensait : « Par saint Amédée et saint Alfrédou-le-Juste, il faut que je me débarrasse de ce maudit Ian Clark ».
Puis, baissant la tête, il fonça, tel Ferdiand-le-Taureau. La douleur fut foudroyante et il se retrouva à genoux, tandis que Ian gambadait joyeusement, le ballon à la main.
Domenech passa une dernière fois au dessus de lui en murmurant :
- Ce n’est rien, petit, c’est la faute du vent !
Et Tonton-la-Pigne, le grand vaincu de Christchurch, s’écroula définitivement en gémissant, en gémissant.

Il sentit une main douce lui caresser le front et Gaston, encore dans le brouillard, pensa :
- « Fifine », notre soigneur a dû mettre des gants.
Mais une voix douce s’éleva :
- Tu es fou, mon pauvre Gaston, le soleil a tourné et il a dû t’échauffer la tête… tu souffres ?
Alors Tonton-la-Pigne ouvrit les yeux… et il vit Suzon penchée sur lui, ses longs cheveux carressant doucement son visage. Mais le pilier de l’A.S.M. n’était pas tout à fait sorti de son rêve noir, et il se mit à expliquer très vite à la jeune fille :
- A Christchurch c’était terrible, tu comprends, et pourtant nos gars ont été formidables ; mais rien à faire avec ces All Blacks. Tous des terreurs. Et ce Ian Clark a des entrées en mêlée à défoncer le crâne d’un bœuf !
Et tandis qu’il se frottait le front d’un air méditatif, Suzon, un peu ahurie, lui demanda :
- Mais comment peux-tu savoir ce qui s’est passé en Nouvelle-Zélande ?
- J’en arrive, répondit simplement Gaston.
C’en était trop ! La jeune fille se releva d’un bond léger, et les mains posées bien à plat sur ses hanches généreuses, elle s’indigna :
- Gaston, il va falloir que ça change.
Le jeune homme réfléchit un moment puis il se releva à son tour en disant :
- Ce n’est pas tellement facile. Avec Bouquet au centre, peut être…
Il dominait Suzon de toute sa taille, et le soleil couchant mettait des éclats cuivrés sur son torse luisant. La jeune fille s’approcha de lui, à le toucher, et les yeux brillants, elle se mit à parler doucement en martelant ses mots :
- Gaston, il y a dix ans que je t’aime et tout le monde est au courant, sauf toi ! Le jour où je t’ai vu couché sur le terrain, le front ouvert, avec le sang qui te coulait le long du visage, j’ai cru mourir… J’avais dix-sept ans à cette époque. J’en ai vingt-six aujourd’hui et j’ai refusé de me marier trois fois, parce que je me disais : « Un jour, bientôt, demain peut être, il va me dire qu’il veut m’épouser », mais rien, rien que le rugby et ton club ! jamais un regard pour moi… Et pourtant, j’en ai vu des matches, de toutes les couleurs et par tous les temps, pour toi, uniquement pour toi.
Gaston ouvrit la bouche pour répondre, mais Suzon ne lui en laissa pas le temps…
- Alors, voilà, je me décide. C’est moi qui te demande en mariage ! Mon père est d’accord. Nous manquons de bras à la ferme et nous nous installerons dans la chambre du haut : il y a cinq ans qu’elle est prête ! J’ai décidé que nous mangions tous ensemble ce soir. Tu pourras parler à mes parents, et je te jure que depuis le temps, ils s’attendent à ce que tu vas leur demander ! Demains, nous partirons avec la voiture de papa nous baigner dans la piscine de Marsan... Gaston, je sais que je te plais… dis-moi que je te plais, dis-le moi…
Suzon avait posé sa tête brune sur la poitrine de Gaston, et elle pouvait entendre le cœur du garçon cogner aussi fort qu’un marteau sur une enclume.
- C’est que… c’est que… j’ai une réunion ce soir à l’A.S.M. et demain c’est le premier entraînement de l’équipe !
Suzon s’écarta brusquement de lui, toute souriante :
- Ca, je l’avais prévu, s’exclama-t-elle. Je viens de voir Popaul Baladou qui se battait avec le facteur qui avait traité les gars de l’Equipe de France de « dégonflés » : lorsque le facteur a pris la fuite avec deux dents en moins, j’ai pu m’approcher de Popaul et je lui ai tout raconté… il est d’accord, ton capitaine, du moment que tu restes fidèles à l’équipe !
Radieux, Gaston s’écria :
- C’est vrai, il est d’accord ?
- Mais oui, répondit Suzon, et il a même ajouté que vu la tension des esprits après la « Catastrophe », il valait mieux remettre la réunion et l’entraînement à plus tard !
Gaston qui n’avait connu pareille joie depuis l’essai qu’il avait marqué en 1957, saisit sa bicyclette et s’écria :
- Allons-y. Tu peux monter sur le cadre, nous partons chez toi. Et je vais lui parler, à ton père.
Mais lorsque Suzon se fut installée, tant bien que mal, entre le guidon et Gaston, le rugbyman, soudain soucieux, demanda :
- Mais toi, Suzon, si… si on se marie, tu voudra bien que je continue à jouer à l’A.S.M. ?
La jeune fille ne tourna pas tout de suite la tête car elle prit le temps de masquer derrière un sourire tout un plan machiavélique destiné à garder Gaston pour elle toute seule, et qu’elle avait mis au point grâce à de nombreux exemples puisés dans d’autres ménages, où le mari avait renoncé aux joies de « l’ovale ».
- Mais bien sûr, pourquoi pas ? réussit-elle à dire, avec un affreux accent de sincérité. Mais Gaston pédalait déjà avec ardeur et toute la nature semblait partager son bonheur. Il respirait le parfum enivrant des longs cheveux de Suzon, il sentait son corps collé au sien, et les chaos du chemin ne faisaient qu’accentuer son trouble. N’y tenant plus, il freina et mit pied à terre. D’une main très douce, il dirigea Suzon vers un bosquet.
- Tout à l’heure, je ne t’ai pas répondu, dit-il, mais tu me plais, Suzon, tu me plais tellement qu’on va se marier le plus vite possible.
Et lui, le pilier qui avait donné pendant treize ans beaucoup plus de coups de tête que de baisers sur la bouche, il sus bien mieux qu’un jeune premier de cinéma, prendre la jeune fille dans ses bras, et l’embrasser avec passion… Lorsqu’elle pus reprendre son souffle, Suzon, triomphante, posa cette question vieille comme le monde :
- Et l’on aura beaucoup d’enfants, n’est-ce pas mon chéri ?
- Et comment ! s’exclama Gaston. D’abord un fils et Popaul Baladou sera le parrain. Il ira faire ses études à Paris, lui, et il pourra jouer au Racing et devenir international : là-bas, on les remarque ! Et puis, il reviendra à Marignac et il sera sûrement nommé capitaine du Club, et peut-être même président !
Suzon s’allongea sur l’herbe et tendit ses bras vers Gaston.
- Regarde, dit-elle, ces petits nuages blancs qui courent dans le ciel bleu. C’est merveilleux.
Gaston se coucha près d’elle en murmurant :
- Bleu et blanc, c’est merveilleux… comme les couleurs de l’A.S.M. Et il se pencha vers les lèvres de Suzon…
Un ange en robe blanche passa au dessus de lui, et murmura à son oreille :
- Attention, mon gars, attention !
Mais Tonton-la-Pigne pensait à tout autre chose. Et il n’entendit pas le dernier conseil d’Amédée Domenech, pilier de France !
 Mise à jour effectuée le 26/02/2007 Rédigé par Gérard MIGUEL 

 
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