Oui, aujourd'hui ! La Cie

NEMA AU THÉÂTRE DE L’OPPRIMÉ ; VIOLENCES DU QUOTIDIEN



A partir de la mi-novembre jusqu’en février prochain, la pièce Nema sera proposée en plusieurs lieux de la région parisienne, tout d’abord au Hublot à Colombes et ensuite au théâtre de l’Opprimé dans le 12e arrondissement notamment. Le texte, de Koffi Kwahulé, est porté sur scène par la compagnie « Oui aujourd’hui », sur une mise en scène de Marie Ballet. Le thème est porteur, mais dur : il s’agit, comme l’auteur en a l’habitude, de donner à voir les violences faites aux femmes. Nema est le nom d’une domestique battue par son mari et méprisée par son employeur, Benjamin qui triture donc aussi bien l’esprit de ces deux femmes. Mais n’est-il pas lui-même la victime d’une autre ?  
Benjamin, rôle central de la pièce, un des bourreaux ordinaires, est incarné par Matthieu Fayette. Ce comédien multitâches (il expose début décembre ses dessins et gouaches dans le 17e arrondissement de Paris) nous en dévoile un peu plus.
TLC : Matthieu, pouvez-vous nous dire quel a été votre parcours jusqu’àNema ?
MF : J’ai débuté le théâtre il y a maintenant grosse quinzaine d’années après avoir fait des études d’ingénieur. Je joue et je l’enseigne aussi, c’est une part importante de mon activité. J’ai joué jusqu’ici des pièces classiques, mais pas uniquement. Par exemple, il y eut Roméo et Juliette et La Mouette… Mais j’essaie de ne jamais arrêter et de me limiter à un registre.
 
TLC : Quel est le propos de cette pièce ?
MF : Le texte date de 2011. C’était une commande sur les violences faites aux femmes en Occident, pour faire pièce à un autre ouvrage de Koffi Kwahulé sur les violences faites aux femmes hors Occident écrit un peu plus tôt. Il cherche à débusquer là où se trouve la violence, à voir où elle se loge alors qu’on ne l’y attend pas forcément, comment elle naît, comment on la nomme… Sur scène, nous figurons tous les types de violence (au sein de la famille, entre le mari et sa femme, les parents et les enfants, entre patron et employé…) et les passages de la brutalité des mots à celle des poings.
 
TLC : En quoi s’agit-il ici d’une tragédie ? 
MF : Le mot tragédie est utilisé dans le descriptif de la pièce. Il y a bien quelques éléments mais il s’agit ici essentiellement d’un drame et la mise en scène donnera au spectateur le ressenti du drame. Il faut prendre le terme tragique dans un sens contemporain, hors de son acception classique.
Mais on ne se limite pas au registre dramatique en permanence. Il y a même des moments drôles. Ceux-ci ne désamorcent pas pour autant les moments de violence qui surgissent sans cesse. Si le couple principal dans lequel je joue tient, c’est qu’il n’y a pas que de la violence et des moments de tension. Passer du dramatique à des moments plus légers permet donc de dépasser les clichés de l’éternelle victime ou de l’éternel bourreau ; les rôles changent, les situations aussi, rien n’est monolithique.
 
TLC : Vous incarnez pourtant un « bourreau du quotidien » ; cela vous pose-t-il des problèmes particuliers dans l’apprentissage du rôle, dans le jeu lui-même ? J’imagine qu’il est plus aisé d’incarner un héros positif…
MF : Il est clair qu’on est dans une pièce où il n’y a pas de héros : l’héroïsme y est absent. L’apprentissage du rôle m’a permis de me poser des questions sur des registres que je n’avais pas l’habitude de manier. Au début, être violent sur scène semble une montagne à franchir, mais la difficulté n’est pas de la figurer, de l’incarner, c’est de ne pas en faire de la pure force brute, du cliché simple. Il faut rendre vraisemblables les inversions de rapport de forces qui se produisent au long de la pièce.
 
 
TLC : Vous participez à des journées et événements de sensibilisation auprès de publics scolaires – ce que vous faites dans le cadre de plusieurs projets. Quel est votre objectif au-delà de simplement dénoncer les violences faites aux femmes ?
MF : La première intervention a eu lieu en début de semaine. Des lycéens viennent voir le spectacle et ensuite, nous discutons, dès l’issue de la pièce. Dans d’autres cas, l’accompagnement et la réflexion seront plus longs : nous allons voir la classe et présentons le thème, celui-ci est travaillé en cours, ils viennent ensuite voir la représentation et nous les revoyons enfin pour travailler avec eux pendant quelques heures sur plusieurs textes traitant de la brutalité. Nous rencontrerons aussi des associations, dont un groupement de femmes battues.
Pour autant, la pièce n’est pas militante, elle est faite pour faire réfléchir sur les frontières du brutal. On cherche à laisser au public la liberté de juger les personnages. Donc pas de militantisme, mais des manières de s’approprier selon le public.
 
TLC : La mise en scène est de Marie Ballet. Quels sont ses choix ?
MF : Le texte est très particulier. L’écriture fait sans cesse référence au jazz et à sa part d’improvisation. Les répliques suivent ceci en ce qu’elles ne sont pas appropriées a priori par l’un ou l’autre des personnages. Ainsi, les personnages sont tous sur scène tout le temps (ou presque) et ils peuvent de temps en temps s’approprier une phrase ou une autre… qui ne lui était pas dédiée. La parole passe, elle n’est pas figée et du coup le regard porté sur la violence bouge lui-même, selon qui prononce et qui écoute.
Cela a été facilité par le fait que la demi-douzaine de comédiens sur scène se connaît très bien depuis des années (certains ont fait leur formation de théâtre ensemble). Cela a simplifié le travail, y compris pour des aspects difficiles à aborder comme les violences sexuelles…
 
 
TLC : Pour terminer, quels sont vos prochains projets ? 
MF : Dans quelques jours nous jouerons le prochain épisode de la Chienlit au Théâtre 13 avec « Le grand colossal théâtre ». Ensuite, j’expose au Centre culturel de la Jonquière mes dessins et gouaches (Paris 17e). Mais pour le moment Nema compte beaucoup et de nombreuses dates sont prévues.
Ensuite, je participerai à une collaboration entre la troupe du Grand colossal théâtre et le Collectif Datcha, avec Alexandre Markov, déjà scénariste pour la Chienlit. Cette fois il sera question de progrès.
 
 
 
Texte de la pièce : Koffi Kwahulé, Nema, Paris, Editions Théâtrales, 2011 : 72 p. [ISBN : 978-2842604462 – 14 euros]
 
Représentations :
-          Du 18 au 21 novembre 2015 au Hublot, 87 rue Felix Faure 92700 Colombes. Tous les soirs à 20h30. Représentation supplémentaire le 19 novembre à 15h.
-          Du 25 novembre 2015 au 6 décembre 2015 au Théâtre de l’Opprimé, 78 rue du Charolais 75012, Paris. Du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 17h.
-          Les 28 et 29 janvier 2016 au Théâtre de Fontenay-le-Fleury, Place du 8 mai 1945,78330, Fontenay-le-Fleury. A 20h30.
-          Du 5 au 7 février 2016 au Pocket Théâtre, 36 boulevard Gallieni, 94130, Nogent- sur-Marne. Vendredi et samedi à 20h30, dimanche à 17h.