Les boites à musiques
La boite à musique est un instrument mécanique qui a parfaitement su traverser les époques.
Pourtant, les boites à musique d'aujourd'hui sont loin d'égaler celles d'antant !
L'histoire de la boite à musique commence à l'aube du XIXe siècle. 
Elle représente à cette époque l'un des seuls moyens d'écouter de la musique sans pour autant savoir en jouer. Elle est d'abord uniquement réservée aux classes élevées de la société comme la noblesse et la riche bourgeoisie, et se trouve souvent dépendante d'un autre objet (horloge, montre...).

Elle profita durant tout le siècle de nombreuses améliorations afin d'en diversifier les sonorités, les musiques, et faciliter les moyens de fabrication.

Elle possède également un côté technique assez étendu, adapté aux différents types de boites.



Histoire de la boite à musique
Les débuts de la lame vibrante
Antoine Favre
L'invention de la boite à musique est attribuée à Antoine Favre (1768-1828), un horloger genevois. Or, il est clair que le procédé de "lame vibrante" était déjà inventé et utilisé.
De lui, il ne nous reste qu'une demande d'aide financière à la
Société des Art de Genève , datée du 15 février 1796, pour le prototype de ce qu'il a appelé "Carillon sans timbre ni marteau". Il s'agit tout simplement d'un cylindre garni de picots qui vient soulever des lames en acier parfaitement accordées, pour émettre une mélodie. Cependant, aucun objet à musique de sa fabrication n'a été retrouvé !

Cette demande lui est ensuite refusée et il doit abandonner son métier pour des raisons de santé.
Le commencement des boites à musiques
En 1802, Isaac-Daniel Piguet, un horloger de la vallée de Joux,  réutilise l'invention d'Antoine Favre et intègre des mécanismes à musique dans divers bijoux, bagues, montres... Il travaille d'abord à Genève pour J-F.Leschot, pour H.Capt, puis pour S P.Meylan (en 1811).

A partir de 1813, on se met à fabriquer des tabatières et écrins à bijoux possédant des registres plus larges.
Napoléon aimait offrir à ses généraux des tabatières avec un petit mouvement à musique qui jouait des chansons tyroliennes, alors mises à la mode par les prisonniers de guerre.

Ces premières boites à musique sont donc toujours intégrées dans d'autres objets (horloges, tabatières...). Elles possèdent 15 à 25 lames fixées séparément mais les mécanismes manquent encore de précision, l'attaque des picots est mauvaise et le manque d'étouffoirs n'autorise pas encore des basses très profondes.

Dès 1815, des boites de grandes dimensions commencent à être construites :

Cartel à fusée de 1815, intégré dans la base d'une horloge et déclenché par celle-ci.
Plus tard, David Lecoutre de Genève améliore le système en fixant les lames par groupes de trois, quatre ou cinq.

Vers 1820, on commence à découper les lames dans des tôles d'acier de quelques millimètres d'épaisseur afin de créer le clavier , ou le peigne de la boite à musique.

François Nicole créé les étouffoirs pour éliminer les bruits parasites et l'on ajoute des masselottes afin d'étendre le registre grave du clavier.
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La production des boites à musiques
Pendant un siècle, les manufactures de boites à musiques se concentrent en Suisse, à Genève, dans la Vallée de Joux et à Sainte-Croix, haut-lieu de production. On trouve aussi des entreprises dans le Jura vaudois.

Cette implantation est surtout due au fait que ces régions possèdent une grande tradition horlogère qui se retrouve dans la fabrication des boites à musique.



V ers 1832, dans la ville de Sainte-Croix,  les fabricants sont déjà bien établis et on peut en dénombrer 17, qui emploient au total 360 ouvriers.
Plus tard, entre 1875 et 1896, l'âge d'or des boites à cylindre, on peut compter 30 sociétés installées à Sainte-Coix et dans les environs.

Les principaux fabricants se nomment : Mermod Frères, Paillard, Reuge, Thorens, Cuendet, Junod à Sainte-Coix, et Nicole Frères, Ducommun-Girod, Brémond à Genève.

En 1815, Jeremie Recordon et Samuel Junod ouvrent la première manufacture de boites à musique à Sainte-Croix.

La maison Nicole Frères de Genève produit, entre 1840 et 1860, d'excellentes boites à musiques et bénéficient du concours des deux compositeurs W.V Wallace et J.Benedict qui écrivent des morceaux spécialement pour leurs boites.

L'entreprise l'Epée s'établie en 1845 à Sainte-Suzanne de Montbéliard, en France. Elle représente certainement la plus grosse manufacture française de boites à musique.

La société Paillard ouvre en 1875, à Sainte-Croix, la première usine du village. En effet, avant cela, les boites à musique sont assemblées à domicile avec des pièces détachées achetées et fabriquées séparément. Avec l'usine Paillard, toutes les pièces et les étapes de l'assemblage sont effectuées au même endroit : cela permet de produire plus et pour un coût moins élevé.
Le propriétaire créé également une école de mécanique dans la ville.



Ainsi, au milieu du XIXe siècle, la production de boites à musique devient une industrie à part entière. Et à partir des années 1870, avec l'utilisation de plus en plus courante de la machine à vapeur, la production s'industrialise et l'on commence à utiliser des machines pour usiner les pièces. De plus, les 35 000 boites produites par an sont exportées à l'étranger par le chemin de fer naissant.


Pour toucher un maximum de public, les fabricants créent plusieurs types de gammes :
- les boites de luxe, généralement fixées dans des coffres en bois précieux, en marqueterie.... les tabatières ou de petits mécanismes placés dans des bijoux ou accessoires (pommeaux de cannes, sceaux...),
- les boites de moyenne gamme,

- les boites à musique bon marché, plus accessibles, comme les "manivelles" ou des mécanismes intégrées dans divers objets (dessous de plat, cave à cigares, boite à couture, jouet pour enfant etc...).
Modèles spécifiques et innovations
* En 1859, Auguste L'Epée créé la "manivelle" : une boite à musique dont le cylindre est mu par une manivelle .
Il dépose un premier brevet pour un mécanisme permettant de ne pas casser les lames en tournant à contre-sens.
Ces "moulins à musique" comportent 16 lames et sont destinés aux enfants :

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* Les boites à ouverture sont des boites qui jouent en fait des airs d'ouvertures d'opéras :

* Une boite comme celle-ci avait à peu près la même fonction que nos baladeurs : elle permettait aux jeunes d'apprendre à danser !
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L'Epée, 1870
Musée de Dollon
* Une boite à musique dite PianoForte , est le plus ancien genre créé. C'est une boite possédant deux claviers disposés à la suite : le premier est petit est émet un son moins fort que le second, plus long et donc avec un registre de sons plus étendu : il double le thème du petit clavier et joue l'accompagnement.
Ce système fut inventé en 1840.

* Durant la même époque, l'entreprise Nicole Frères commence à exploiter une technique pour noter deux airs sur un même tour de cylindre. Elle l'utilisera pendant 30 ans.
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* En 1880, l'entreprise Paillard invente un système de cylindres interchangeables. En effet, même sur un grand cylindre, le nombre d'airs est plutôt limité...
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* Pour diversifier les sonorités de la boite à musique, on trouve de nombreux modèles avec percussions :
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1890, Allard & Sandoz*

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Nicole Frères *
1850, Nicole Frères*
1890, Paillard*
* On peut trouver divers effets instrumentaux sur les boites à musiques :
- l'effet mandoline est produit par un clavier possédant jusqu'à 8 fois chaque lame afin de répéter très rapidement chaque note et d'en prolonger la durée.
- l'effet zither (cithare en français) ou harpe est produit par un accessoire que l'on pose sur les lames, il s'agit d'un rouleau de papier fin.

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1880, Mermod*
Le zither est l'accessoire (rouge) posé au-dessus du clavier.


* L'effet sublime harmonie est créé par deux claviers identiques, dans les basses et les médiums, accordés avec une légère dissonance l'un par rapport à l'autre. Cela créé une profondeur et une richesse sonore nouvelle. Ce système est breveté en 1875 par Charles Paillard.


*  Un autre procédé utilise des lames sympathiques : chaque lame du clavier est doublée par une seconde, qui n'est pas mise en vibration par le cylindre (car plus courte) et qui résonne par sympathie avec la première.

* Les modèles "voix célestes" ou "flutina" possèdent, en plus de la boite à musique, un système pneumatique à anches : c'est un instrument qui possède la double sonorité d'une boite à musique et celle d'un orgue.

1882, L'Epée
* Enfin, pour allonger la durée des mélodies, certains constructeurs ont fait des boites avec un cylindre hélicoïdal : en plus de tourner, il se déplace horizontalement.

Il existe aussi les boites à musique dites "plérodiéniques" : deux cylindres télescopiques s’emboîtent dans une partie médiane, et tournent ensemble, mais effectuent leur translation chacun leur tour, et indépendamment, de façon à ce qu’il n’y ait pas d’interruption pendant le passage d’un tour à l’autre.

On connait actuellement seulement deux objets possédant un mécanisme à musique avec lame vibrante et antérieurs à l'invention d'Antoine Favre : le gobelet du Hongrois Nagy, et la montre de l'horloger français Ransonet.

Le gobelet de Nagy peut être daté de 1750-1760. La date inscrite dessus ne correspond pas à celle du système à musique.
Il s'agit d'un gobelet avec un petit mécanisme à musique composé de 10 lames en éventail. Elles sont mises en vibration latéralement par un plateau garni de picots.
Ce mécanisme ne fonctionnait pas, et les lames en métal (et non en acier trempé) n'auraient de toute façon émis qu'un son de moindre qualité.

La montre de l'horloger Michel Joseph Ransonet est la première montre à lames vibrantes en acier trempé connue à ce jour.
Elle a été fabriquée autour de 1770, et son créateur, Ransonet, reçoit le 8 mai 1772, le prix de l'Académie Royale des Arts et des Sciences de Nancy “ pour son invention d’une montre jouant à volonté un air en duo ” (c'est à dire deux airs).

Elle est aujourd'hui exposée au Musée Patek Philippe de Genève.

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Les boites à musique à disques
En 1886, Paul Lochmann invente une boite à musique dans laquelle le cylindre est remplacé par un disque garni d'aspérités en forme de crochets sur l'une des faces, qui mettent les lames en vibration par l'intermédiaire d'une roue étoile.
 Il déposera un brevet mais de nombreuses entreprises copieront son principe et plusieurs procès s'ensuivront (notamment entre la marque Symphonion et Polyphon ).

En effet, le disque présente de nombreux avantages : il est plus simple à fabriquer et à usiner, donc moins cher, et facilement remplaçable.

Les boites à disques "Harmonia", brevetées en 1895, sont légèrement différentes : les crochets sont remplacés par des trous. Ce sont alors de petits leviers qui viennent s'imbriquer dans ces trous et font vibrer les lames.

Pour détourner le brevet, un autre type de boite est créé : la Capital cuff box. Le cylindre est remplacé par un cône de tôle interchangeable. La forme ressemble à celle d'une manchette, d'où son nom en anglais.
Ce système est breveté en 1894, au Etats-Unis, par Gustav Otto.

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La société Mermod Frères s'est également reconvertie en 1896 dans les boites à disques, avec le modèle "Stella" utilisant le même principe que les boites "Harmonia".
"Harmonia"
Musée de Dollon

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UN PEU DE TECHNIQUE
Tout d'abord, on distingue plusieurs types de boites à musiques à cylindre.

Les deux principaux sont les suivants :
- les tabatières, de petite taille, ces boites possèdent un barillet placé perpendiculairement à l'axe du cylindre.
- les cartels tirent leur nom du socle d'une pendule, car des boites à musique y sont souvent intégrées. Le barillet d'un cartel est parallèle à l'axe du cylindre et ce genre de boite possède un grand format (par opposition à la tabatière).


Les autres types de boites à musiques sont énumérés dans ce document :
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© Doc E.Blyelle "Dictionnaire technique et musical des boites à musique"
On peut classer les cartels par époque en fonction de leurs caractéristiques :
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© Doc E.Blyelle "Dictionnaire technique et musical des boites à musique"
On peut repérer différentes parties sur un cartel, elles sont représentées sur ce schéma :
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© Doc Jürg Wyss - Marc Hösli - Jean-Claude Piguet " L'atelier du Dr Wyss"
On peut retrouver exactement les mêmes éléments sur une tabatière :
- la platine A
- la barillet B
- le cylindre C
- le modérateur v
- la clavier S

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© Doc Encyclopédie Roret - 1896 - Chapareillan - Collection Dr S.Carrat
La platine est la pièce de base sur laquelle sont fixées toutes les autres. Elle est en laiton dans l'horlogerie et les petites boites à musique du XIXe siècle et en fonte dans les cartels à partir du milieu du XIXe siècle.

On peut distinguer plusieurs composantes de la boite à musique.
Elles sont réparties en 3 groupes : énergie, musique et commandes.


Dans le groupe "énergie", on peut trouver comme pièces principales, le remontoir et le barillet avec son ressort.

Le remontoir permet tout simplement de remonter le ressort. Jusqu'au milieu du XIXe siècle, c'est une clef. Ensuite, il s'agit le plus souvent d'un levier.
Le barillet contient un ressort qui permet de prodiguer l'énergie nécessaire au cylindre pour effectuer ses rotations.
L'entreprise Mermod Frères invente "l'accrochage Mermod", il s'agit d'un barillet contenant deux ressorts qui travaillent séparément et dans un sens contraire. Cela permet d'éviter la casse du ressort, ce qui est plutôt courant...

Le groupe "musique" contient les pièces suivantes :
- le cylindre et son axe (broche),
- le clavier.

Le cylindre est un solide de révolution portant des picots. Il est en laiton (jamais en cuivre, trop mou, ni en bronze, parfois trop dur) et peut être laissé naturel ou nickelé (Ve époque : voir ici).

Les picots sont enfoncés dessus, dans l'alignement des lames. Quand la boite possède plusieurs airs, à chaque lame correspond plusieurs rangées de picots : elle se décale alors très légèrement afin de se placer devant la rangée suivante et commencer un nouvel air.
On voit sur le schéma du cartel , l'espace dédié à chaque lame, dans lequel les rangées sont disposées.

Le clavier est une pièce extrêmement importante de la boite à musique : il détermine la musicalité de celle-ci.
Il représente de l'ensemble des lames, d'abord attachées séparément (époque I) ou par blocs entier (clavier monobloc ou 2-3 parties). Il est en acier trempé.

" Toutes les pièces de la boite à musique sont techniques, le clavier, c'est de l'art ! "   (Philippe Corbin)

Les masselottes sont des pièces de plomb qui permettent de lester les lames basses (sons graves). Elles sont disposées sous chaque lame concernée du clavier. Ce lestage permet aux lames d'émettre un son plus grave sans être allongées.

Les étouffoirs sont des petits éléments fixés sous le bec de chaque lame, afin de stopper les vibrations de celle-ci quand elle est soulevée par un picot. En effet, si elle vibre encore, cela provoque un bruit désagréable.
Ils sont en plume de poule sur les tabatières, les anciens cartels ainsi que sur les lames haute de ceux-ci.
Vers 1825, François Nicole, à Genève, invente l'étouffoir en acier fait d'un fil méplat arqué et fixé sous les lames au moyen d'une goupille, comme l'est un spiral de montre.

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© Doc E.Blyelle "Dictionnaire technique et musical des boites à musique"
Enfin, dans la partie "commande", on trouve le modérateur.

Le modérateur sert à réguler la vitesse du cylindre, entrainé par la force mécanique du ressort.
Il regroupe le volant, fixé dans la cage, et rattaché au cylindre par le rouage et la broche. Il agit par résistance à l'air grâce au "papillon" (volant).


Le bloc régulateur regroupe le volant, la cage et le rouage, comme ici :

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Capital cuff box
Musée de Dollon

* = Ces photos sont issues d'un site internet avec le catalogue d'une vente aux enchères de 2005 : http://www.leludion.com/event/boites.htm
Ainsi, l'histoire et le fonctionnement des boites à musique est beaucoup plus complexe que ce que l'on peut imaginer au premier abord...
Elle fut réellement considérée comme un instrument à part entière et cela se traduit par ses nombreuses évolutions au cours du XIXe siècle.
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Gobelet musical  de J Nagy.jpg
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Cylindre à effet mandoline
On peut voir sur ce cylindre l'alignement des picots correspondants aux lames identiques responsables de la répétition de chaque notes.

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