Armand : Ecoute moi bien, François, si c’est un garçon et qu’à ses vingt berges on me l’appelle pour vivre ce que je vis avec toi et les autres, et bien tu vois, ce jour là François, je préfèrerais le tuer de mes propres mains que de le voir s’enliser dans ce cauchemar, ça serait plus propre.

                                                            ______________

 

Charles : Aujourd’hui la guerre, c’est ça : de la flotte qui tombe, des obus qui sifflent et la vie au fond d’un trou, sans bouger. Pire que ça : sans rien voir. On se guette, comme on guette un lapin à l’affût. On se fait sauter, on se tue sans se voir. On se lance des bombes, des torpilles, on est à quarante mètres et on ne se voit pas.

                                                           _______________

 

Armand : Il obéit mon lieutenant. Il obéit, pour sûr ! Mais, humainement, vous ne pouvez pas vous en prendre à un soldat, qu’a eu un petit relâchement dans la discipline. La vérité, mon lieutenant, c’est trop de maux pour les mêmes aussi, Quand ce ne sont plus les balles, c’est la boue, c’est la flotte, c’est le manque de dormir ou de manger, toujours du mal. Ca fatigue à force vous savez. C’est comme si on était devenu vieux tout d’un coup. Vous ne me croyez pas, mon lieutenant ? Regardez nous bien, vous verrez dans nos yeux, si ça ne se montre pas que nous sommes vieux.

                                                          _______________

 

François : Quelle importance. Combien de tombes trouve-t-on, qui n’ont ni un nom, ni une indication quelconque. Ce sont des cadavres que tu noies dans la boue. Et bientôt, même pas des cadavres, mais des petits tas de boue, de la boue dans la boue, puis plus rien. Alors à quoi ça sert ?

                                                          ________________

 

Rame : Depuis quand un sergent s’occupe t’il de morale ! Nous sommes en guerre ! Avant toute morale, c’est la discipline qui prime ! La discipline est la force des armées ! On a dû vous l’apprendre en formation !

 

Armand : Je n’ai jamais eu de formation.

 

Rame : (Incrédule) Vous êtes sergent ?

 

Armand : Mes galons, je les ai eu sur le front, mon lieutenant. Une blessure de baïonnette au bras,  fait caporal, un éclat d’obus à Verdun, fait sergent. Vous avez entendu parler de Verdun, mon lieutenant ? Je n’ai jamais connu un seul endroit où il y avait une pareille promiscuité entre les vivants et les morts. Vivant, on devait s’ensevelir dans le sol pour le défendre et mort, le défendre encore et y demeurer à jamais.  Le champ de bataille, voila ma formation. Quand vous aurez tué du Boche comme j’en ai tué, quand vous aurez vu vos camarades tombés sous la mitraille, quand vous aurez, de vos propres mains achevé un mourant qui agonise dans un trou d’obus, parce qu’il vous supplie de mettre fin à ses souffrances, vous viendrez me dire si un sergent peut, oui ou non, parler de morale. Vous êtes jeune mon lieutenant, frais moulu des grandes écoles, mais vous ne savez rien. Pire, vous êtes un danger pour notre section, car vous êtes encore dans l’ignorance et vous distribuez vos ordres comme on distribue des bons et des mauvais points. Seulement voilà, au final, c’est nos vies que vous distribuez.

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LE S PREMIERES REPLIQUES DU "CHEMIN DES DAMES"

 


ACTE I

 

Décor: En avant scène des panneaux libres figurant l’intérieur de la cambuse. A l’arrière, la tranchée. Devant la cambuse un rideau tulle sur lequel seront projetées les films.

 

Début du spectacle : Sont projetées des images représentant des soldats se rendant aux tranchées. (Film d’archives). Dans ces images seront intégrés les personnages de François, Charles et Armand.

 

 

 

                                                         SCENE I

François – Charles – Armand

 

 

François : Elle a une sale gueule, la cambuse ! Je le savais, les Chleux n’ont pas de savoir vivre. D’abord, ce ne sont pas de vrais hommes. A preuve qu’ils fouillent la terre comme des taupes, qu’ils grimpent dans les arbres comme des singes, qu’ils gueulent la nuit comme des hiboux. Total : ils font la guerre comme des cochons.

 

Charles : Ce sont ceux de la troisième section qui les ont virés.

 

François : Je comprends mieux l’état de la chose. Les boches ont dû passer un sale quart d’heure.

 

Charles : Il y a eu quantité de morts, à ce qui paraît. J’ai même entendu dire que les prisonniers Boches puaient l’éther à portée de baïonnette. Remarque, c’est peut-être un mensonge, vu que des prisonniers Boches, personne n’en a vu.

 

François : De l’éther ?... pouah ! Je préfère me saouler à la gnole !

 

Charles : A mon avis, comme à son habitude, la troisième n’a épargné personne. Ils sont montés à l’assaut avec de gros coutelas, tuant, hachant sans pitié.

 

Armand : C’est écoeurant de voir ça. A croire, qu’on est devenu des bandits.

 

Charles : On devient un peu sauvage à vivre constamment comme des bêtes dans la boue.

 

(Ils posent le barda)

 

Armand : Quel jour qu’on est ?

 

Charles : J’en sais trop rien. Lundi…mardi… peut-être mercredi, va savoir. De toute façon ça n’a pas d’importance.

 

Armand : Ce n’est pas ça, mais je pensais que c’était le jour du courrier.

 

François : Et tu crois que le facteur va te l’amener au front ton courrier ?

 

Armand : Non, mais ceux de la sixième. Ils viennent de l’arrière… Je suis trop con…

 

Charles : (S’approchant d’Armand) Il y a longtemps que t’as pas eu de nouvelles ?

 

Armand : Plus d’un mois.

 

Charles : Comme nous autres. (Un temps) C’était prévu pour quand ?

 

Armand : Ce mois d’avril.

 

François : Ce n’est pas dit que tu sois déjà père de famille. Et, si tu l’es, mon sergent, ton mioche, il est trop petit pour apprendre les départements et leurs chefs lieux par cœur. T’as tout ton temps. T’as beau être instituteur, ce n’est pas pour ça que tu fabriques des génies avec ta bistouquette.

 

Armand : Penses tu que je m’inquiète de ça ? Non, j’aimerais juste avoir des nouvelles, savoir comment se porte mon Alice… et si le bébé, c’est une fille.

 

François : Fille ou garçon, c’est du pareil au même. Tout ce qu’un chiare demande à la vie, c’est le téton de sa mère et toi tu fais ceinture !

 

Armand : Ecoute moi bien, François, si c’est un garçon et qu’à ses vingt berges on me l’appelle pour vivre ce que je vis avec toi et les autres, et bien tu vois, ce jour là François, je préfèrerais le tuer de mes propres mains que de le voir s’enliser dans ce cauchemar, ça serait plus propre.

 

Charles : Ne dis pas de bêtises.

 

Armand : Je me demande si cette guerre peut finir un jour et si nous ne l’avons pas toujours vécue.

(Ils aménagent la cambuse)

 

Charles : T’as vu, ils ont mis du fil de fer partout, entre les tranchées. On dirait une mer de fer.

 

François : Y’a pas à dire, ils sont malins nos officiers, ils en ont sous le képi.   Si on doit monter à l’assaut, on va barboter dans la ferraille. Comme ça, il n’y aura plus qu’à nous faire tuer sur place.

 

Armand : (Regardant deux bottes qui sortent du mur de terre) C’est qui, celui là ?

 

(Les autres s’approchent et regardent)

 

Charles : Les bottes sont françaises.

 

François : Ca ne veut rien dire.

 

Armand : N’empêche, Charles a vu juste, les bottes sont françaises.

 

François : Et alors ? Un Allemand peut très bien mettre des bottes françaises, bien conservées,  s’il a les mêmes pieds.

 

Charles : Et réciproquement.

 

Armand : Ce qui fait qu’on ignore à qui sont les pieds qui sont dans ces bottes.

 

Charles : Je pencherais plutôt pour des pieds allemands, vu que seuls les boches se servent des morts pour étayer leurs tranchées.

 

François : Et tu crois que les chleux trieraient entre les morts ? Français, de ce coté, Allemands de l’autre ! Sont pas patriotes à ce point !

 

Armand : Le seul moyen de le savoir, ce serait de le dégager de là.

 

François : Oui, ben moi, je préfère y accrocher mon barda. Français ou Boche,  faut bien que ça serve !

 

Charles : Tu n’as pas de morale.

 

François : Regarde moi bien, Charles, je ne suis qu’un bloc de boue. J’ai sommeil, je suis plein de poux, je pue la charogne des macchabées. On est là pour se faire casser la gueule, vivre dans des trous infectes et tu voudrais que je me paie le luxe d’avoir de la morale.

 

Armand : La guerre est la plus cruelle des violences François, mais il ne faut pas la laisser nous atteindre au plus profond de nos convictions et de nos valeurs. Un peu de morale peut nous aider à ne pas devenir rien que des animaux et garder de l’espoir.

 

François : L’espoir ? Tu lis trop de livres, Armand. Sur nous plane le hasard. C’est par le hasard qu’on reste en vie, comme c’est par hasard que nous pouvons  être touché. C’est le hasard qui me rend indifférent.

 

Armand : Tu as tort. Sans morale, sans espérance, nous n’aurions plus la force de nous battre. Nous serions déjà des vaincus.

 

François : Vous me faites chier avec vos conneries, je vais aux tinettes !

 

(François sort)

 

Charles : Il y a des fois j’ai du mal à le comprendre. Depuis que sa femme s’est entichée avec son chef de gare, on dirait que la guerre est devenue sa seule maison. Il n’a posé aucune permission depuis des mois et il vit, comme ça, dans les tranchées comme dans son jardin. A croire que la guerre lui convient mieux que la paix.

 

 

 

 

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