L’évènement.

 











   Il se devait que l’évènement marquant le 140ème anniversaire de la plus ancienne association de joueurs d’échecs de France, coïncidant avec la consécration de Marseille au titre de Capitale Européenne de la Culture 2013, fut un succès. Et ce le fut, vraiment. Chacun des participants y cueillit sa branche de lauriers :

 

   La Brasserie des Danaïdes, remarquablement disponible, où eut lieu l’évènement. L’établissement, bien connu des marseillais, ne se limite pas seulement à sa vocation première de brasserie-restaurant, mais ouvre largement ses portes à toutes les manifestations culturelles : conférences, expositions de peintures, rencontres littéraires, poètes et musiciens, et, bien entendu, à l’Échiquier Marseillais 1872, club de 135 membres joueurs d’échecs, qui animent quotidiennement ici même cet exemple éminent de la Culture qu’est le Jeu d’Échecs.


   Marseille enfin, qui ne se contente pas de ses 2600 ans d’histoire pour asseoir sa réputation, mais se trouve aujourd’hui propulsée à la pointe de la Culture, et doit justifier cette promotion par de semblables manifestations.

Enfin, le Jeu d’Échecs, le plus beau, le plus ancien, le plus universel des jeux de l’esprit.


   Vingt-cinq joueurs de bon niveau, dont deux dames, disposés en carré, au centre duquel le Grand Maître International français Étienne Bacrot, trente ans à peine, jeune homme à l’attitude modeste et effacée, tourne, passe d’une table à l’autre et joue son coup sur chaque échiquier, laissant à l’adversaire le temps d’un tour complet pour distiller sa réponse. Il suffit au Maître d’exercer sa science infaillible du jeu, ses connaissances théoriques, son sens aigu de la position, son coup d’œil qui lui révèle en un éclair la faute minuscule, la faiblesse cachée, la faille dans la position des pièces adverses, immédiatement exploitée, amorçant dès lors la défaite inexorable de l’adversaire impuissant.


  Tout autour du carré des tables, sur la terrasse des Danaïdes, deux rangs de spectateurs médusés ! Les initiés, qui admirent en connaissance de cause. Les profanes qui, sans comprendre, admirent tout autant et voudraient bien en savoir davantage sur le Jeu d’Échecs.


   Le silence est l’expression du beau. Dans un musée, comme dans une salle de concerts, l’Art qui s’affiche suscite des souffles d’admiration, seuls bruits discrets admis. Ici, c’est pareil, le souffle du génie plane, et le joueur pourtant solidement expérimenté se trouve dépassé. Quelques secondes au plus suffisent au Maître pour trouver le coup le plus juste et le plus fort. Ainsi, il ne laisse pas le temps à ses vingt-cinq victimes de réfléchir plus longtemps que le temps qu’il met à faire le tour des tables. Chacun doit jouer son coup lorsque le Maître se présente devant lui.


   En un peu moins de trois heures, l’affaire est réglée. Vingt-quatre joueurs sont vaincus. Seul, notre ami Vincent Foucaut (1922 élo) parvient à un résultat nul. Les meilleurs sont tombés : Rotsaert, Gravagna, Hileyan, Goy et Audiffren n’ont obtenu du Maître que son autographe sur la feuille de partie ! C’est déjà un honneur !


   Caméra à l’épaule et micro en main, les médias locaux sont venus observer l’évènement pour le rapporter à leurs téléspectateurs, auditeurs et lecteurs. Quant aux élus, qui furent aussi invités, les exigences de l’actualité nationale les ont tenus éloignés de ce moment de culture rafraîchissante, à leur grand regret sans doute.














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   Que dire au profane, sur le Jeu d’Échecs, qui lui permette d’appréhender sa grandeur ? Qui peut prétendre expliquer à ceux qui en ignorent tout, les trésors qu’il recèle ? La pyramide des valeurs est très écrasée. En bas, c’est la multitude des sans grade. Il y a probablement dans le monde quelques centaines de milliers de joueurs dont la densité est plus forte dans les pays de l’est de l’Europe. Cinquante-cinq mille licenciés en France sans compter les non inscrits. Reconnu comme discipline sportive et culturelle par les instances scolaires et universitaires, le Jeu d’Échecs connaît aujourd’hui un puissant essor dans notre pays.


    Les prochains Championnats de France (sept-cents joueurs environ) auront lieu à Pau dans la deuxième quinzaine d’Août.


   Dès que l’on s’élève dans la hiérarchie des forces, le nombre décroît très vite. En haut, tout en haut, au-delà de 2500 élo (Bacrot 2695), ils sont peu à la pointe de la pyramide, deux dizaines tout au plus. C’est un monde à part, inaccessible au commun des joueurs d’échecs. Néanmoins, à la lecture de leurs parties, tout paraît si simple qu’on se demande pourquoi on ne sait pas faire aussi bien. C’est dans la réponse impossible à cette question que se cache le génie des champions et la profondeur sidérale du Jeu d’Échecs ! Peu importe finalement le degré de force. La multitude de ceux qui le pratiquent dans le monde y trouve un bonheur indicible et de fortes compensations aux duretés de la vie.






                         Robert Siberchicot (secrétaire de l’Échiquier Marseillais 1872), 24 juin 2012.

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