les records de l'apnée sportive

         Article paru dans Info respiration - N0 134 août 2016 - p13-17    télécharger


Retenir son souffle pour la conquête de l’extrême (partie 2) : les records de l'apnée sportive


Jusqu'à quelles profondeurs et pendant combien de temps l'homme peut il retenir son souffle ?



Dr Bruno LEMMENS

Hôpital Robert Debré. AMBOISE

Président de la Commission Médicale et de Prévention Régionale CENTRE de la FFESSM


L'homme plonge en apné depuis toujours comme en témoignent des ornementations mésopotamiennes (6500 ans avant JC) ou de l'Egypte ancienne. De fait, ses poumons sont capables de s'adapter aux grandes profondeurs comme nous l'avons expliqué en première partie de notre propos. Mais jusqu'à quelles limites peut-il s'enfoncer dans le grand bleu ? Aussi profond que les "Amas" japonaises pour récolter les perles ou plus loin encore au motif  de records sportifs ?


Lesté d'une pierre pour récupérer une ancre engagée ?


La première description d’une apnée profonde est difficile à croire, quoique attestée dans les écrits de la marine italienne. En 1913, un pêcheur d’éponges Haggi Statti, de l’ile grecque de Syme, est engagé pour récupérer l’ancre du Regina Margherita, perdue sur un fond d’environ 80m. Quoique relativement chétif et sourd, il est réputé pouvoir descendre jusqu’à 100 m et rester sous l’eau 7 mn (alors que ses performances d’apnée terrestre sont modestes). Il plonge lesté d’une pierre, et remonte en s’aidant des bras, le long d’un filin. Après quatre jours de recherche, et donc d’apnées répétées, l’ancre est remontée d’une profondeur de 76 m ! Pour J Mayol, qui a retrouvé les documents  de l’époque, la surdité était liée à des perforations tympaniques (donc gain de compensation des oreilles), et la sensation de  « plénitude pulmonaire » que rapportait l’intéressé correspondait à la première description du blood shift.


En réalité, le premier record sportif enregistré est le fait d’un pari en 1949 de la part du hongrois Raymondo Bucher : il fallait relever le défi de transmettre un document dans un tube étanche à un scaphandrier l’attendant en baie de Naples sur un fond de 30 m. Il améliorera sa performance en 1952 à 39 m. Pari réussi.


Franchir la barre de cinquante, puis des cent mètres


        L’histoire de l’apnée est marquée notamment par la confrontation entre Enzo Maiorca, premier homme à avoir franchi la profondeur de 50 m et 13 fois recordman du monde de 1960 et 1974, et Jacques Mayol (mais aussi le polynésien Teteke Williams  et l’américain Robert Croft), qui avait porté le record de Maiorca à 60 m, puis a été le premier à dépasser les 100 m en 1976, et atteindre 105 m en 1983 à l’âge de 56 ans. Leur histoire a inspiré le célèbre film de Luc Besson « le grand Bleu ».


Battre des records : question de méthode et de disciplines


Les différentes disciplines de l’apnée se sont ensuite structurées pour pouvoir être reconnues, réglementer, homogénéiser et homologuer les records. D’abord recensé par la Confédération Mondiale des Activités subaquatiques, le relais a été pris par la création de l’AIDA (Association Internationale pour le Développement de l’Apnée) en 1992, sous l’impulsion d’un français, Roland Specker. C’est aujourd’hui le principal organisme international de l’apnée, qui a organisé les premiers championnats du monde en 1996, et comporte une école de formation à l’apnée. La Fédération Française d’Etudes et Sport Sous-Marins comporte également une commission apnée, et organise des compétitions, avec des règles un peu différentes.


Pour comprendre les différents records de l’apnée, il faut d’abord décrire les différentes disciplines reconnues par l’AIDA, dont voici l’extrait du règlement, sachant que ces disciplines se déclinent en compétition masculine et féminine.

2.1 Disciplines


Les disciplines sont les suivantes:


• STATIQUE (STA); l'apnéiste retient sa respiration le plus longtemps possible les voies respiratoires immergées.


• DYNAMIQUE SANS PALMES (DNF); l'apnéiste nage entièrement immergé et parcourt la plus grande distance sans la moindre aide à la propulsion.


• DYNAMIQUE AVEC PALMES (DYN); l'apnéiste nage entièrement immergé parcourt la plus grande distance en ne pouvant utiliser autre chose qu'une monopalme/des palmes pour se propulser.


• POIDS CONSTANT SANS PALMES (CNF); l'apnéiste descend et remonte, tentant d'atteindre une profondeur annoncée, en utilisant bras et jambes, sans aucune aide à la propulsion ni traction sur la corde.


• POIDS CONSTANT AVEC PALMES (CWT); l'apnéiste descend et remonte, tentant d'atteindre une profondeur annoncée, en utilisant des palmes ou une monopalme, sans aucune aide à la propulsion ni traction sur la corde.


• IMMERSION LIBRE (FIM); l'apnéiste descend et remonte, tentant d'atteindre une profondeur annoncée, en se tractant à une corde, sans aucune aide à la propulsion.


• POIDS VARIABLE (VWT); l'apnéiste descend à l'aide d'un poids variable (gueuse), tentant d'atteindre une profondeur annoncée et d'en remonter à la force de ses muscles.


• NO-LIMIT (NLT); l'apnéiste descend et remonte à l'aide d'un poids variable (gueuse), tentant d'atteindre une profondeur annoncée et en remonte avec la méthode de son choix (ex. ballon, contrepoids, ballast).


 


Pour être homologués, les résultats des compétitions ou tentatives de record doivent être obtenus sans qu’il n’y ait eu incident ou accident durant la tentative ; une « simple » samba est donc éliminatoire, ou même les mouvements mécaniques post syncopaux (perte brusque et brève du tonus musculaire, notamment des muscles du cou). L’apnéiste doit pouvoir montrer qu’il est resté parfaitement lucide, en répondant à des sollicitations extérieures (signes de sécurité) pour l’apnée statique.


Quelques grands noms de l'apnée


Avant de rapporter les records actuels, il faut citer quelques grands noms de l’apnée qui ont marqués ces 20 dernières années.


Uberto Pelizzari, italien, est le « fils sprirituel » de Jacques Mayol, avec qui il s’était entrainé ; il a battu de nombreux (15 au total) records mondiaux en apnée statique (7’02 ‘’88 sec), et dans les différentes disciplines de profondeur : 80m en poids constant CWT, 115m en poids variable VWT, et enfin il est le premier homme à atteindre 150 m en no-limit. Son principal concurrent à l’époque est Francisco Ferreras dit « Pipin », cubain, qui battra 13 records du monde, descendant à 68 m en poids constant, 96 m en poids variable, et s’adjugeant 9 fois le record du monde en no-limit, de 112 m à 162 m entre 1989 et 2000. En 2003, il fait une plongée no limit non homologuée à 170 m, en hommage à sa femme, l’apnéiste française Audrey Mestre, décédée en 2002, en essayant de battre son propre record de 166 m, suite à un incident (qui fit polémique) avec le ballon devant la remonter à la surface (la bouteille devant servir à gonfler le ballon aurait été vide). Patrick Musimu est un apnéiste belge détenteur de 8 records du monde entre 2000 et 2010, et le premier homme à avoir atteint 200 m, son dernier record étant de 210 m ; il est également le premier à avoir laissé ses sinus et oreilles moyennes s’emplir d’eau pour éviter les problèmes de compensation. Il est décédé d’une noyade par syncope dans sa piscine en s’entrainant. Carlos Coste, vénézuélien, a battu 7 fois des records du monde entre 2002 et 2005, et a pour palmarès d’être le premier à avoir atteint 101 m en immersion libre et 102 m en poids constant avec palmes. En s’entrainant pour le record de no-limit en 2006, il fait un « AVC » (en fait un accident de décompression type taravana) après avoir atteint 186 m, et passé 2 min 51 s en dessous de 100 m, en raison d’un problème technique de matériel. William Trubridge, néozélandais, collectionne 15 records mondiaux dans les disciplines de poids constant sans palmes (101 m) et immersion libre (121 m) entre 2007 et 2011. Le recordman en titre du no-limit est l’autrichien Herbert Nitsch avec 214 m, ayant au préalable battu 32 records mondiaux dans les 8 disciplines officiellement reconnues par l’AIDA. Son accident lors de sa tentative  de no-limit, où il avait atteint 253 m, est décrit ci-dessus.


Outre Audrey Mestre qui avait battu plusieurs fois le record no-limit jusqu’à 166 m, il convient de citer parmi les femmes apnéistes célèbres Débora Andollo, cubaine 16 fois championne du monde entre 1981 et 2002 (100 m en poids variable, 74 m en immersion libre, et 115 m en no-limit). Enfin la championne ayant collectionné le plus grand nombre de records mondiaux, 41 au total dans toutes les catégories (exceptée le no-limit) entre 2003 et 2013, est la russe Natalia Molchanova : apnée statique 9 min 02 s, apnée dynamique sans palmes 182 m, apnée dynamique avec palme 234 m,  poids constant sans palme 69 m, poids constant avec palme 101 m, poids variable 127 m, et immersion libre 91 m. Elle est décédée le 4 août 2015 lors d’une apnée loisir sur un fond de 35 m, de cause inconnue, son corps n’ayant jamais été retrouvé.


Les français sont nombreux à s’être illustrés dans différentes disciplines. Loïc Leferme a détenu 5 fois le record en no-limit entre 1999 et 2004, le portant à 171 m. Il est décédé en 2007 lors d’un entrainement, en raison d’un problème mécanique dans le système de contrepoids devant assurer sa remontée. Pierre Frola a été 4 fois champion du monde entre 1999 et 2004 en immersion libre (80 m) et poids variable (123 m). Guillaume Nery a été sacré à 4 reprises en poids constant et atteint 113 m en 2008. Une incroyable erreur de mesure du filin guide, avec la marque posée à  139 m au lieu des 129 m prévus a failli lui coûter la vie en 2015. Frank Mességué, Claude Chapuis, Andy le Sauce, et enfin Stéphane Mifsud ont été successivement les français recordmen du monde d’apnée statique, toujours en titre pour le dernier avec 11 min 35 s.

Pour l’anecdote, le record non homologué de cette discipline est le serbe Branko Petrovic avec 12 min 11 s. Il existe une variante après respiration d’oxygène pur dont le record de 22 min 32 s est détenu par le croate Goran Colak.



LES RECORDS ACTUELS (références Wikipédia, AIDA, revue Apnéa, au 22/12/2015)


Homme

Discipline

Date

Nom

Nationalité

Performance

Nature

Apnée statique

08 juin 2009

Stéphane Mifsud

France

11 min 35 s[]

durée

Apnée dynamique avec palmes

11 août 2015

Alexis Duvivier

France

294 m

distance horizontale

Apnée dynamique sans palmes

10 novembre 2014

Mateusz Malina

Pologne

226 m

distance horizontale

Apnée en immersion libre

10 avril 2011

William Trubridge

Nouvelle-Zélande

121 m

profondeur

Apnée en poids constant avec palmes

19 septembre 2013

Alexey Molchanov

Russie

128 m

profondeur

Apnée en poids constant sans palmes

16 décembre 2010

William Trubridge

Nouvelle-Zélande

101 m

profondeur

Apnée en poids variable

1 novembre 2015

Stravos Kastrinakis

Grèce

146 m

profondeur

Apnée No Limit

14 juin 2007

Herbert Nitsch

Autriche

214 m

profondeur





Femme

Discipline

Date

Nom

Nationalité

Performance

Nature

Apnée statique

29 juin 2013

Natalia Molchanova

Russie

9 min 02 s

durée

Apnée dynamique avec palmes

26 septembre 2014

Natalia Molchanova

Russie

237 m

distance horizontale

Apnée dynamique sans palmes

27 juin 2013

Natalia Molchanova

 Russie

182 m

distance horizontale

Apnée en immersion libre

22 septembre 2013

Natalia Molchanova

Russie

91 m

profondeur

Apnée en poids constant avec palmes

23 septembre 2011

Natalia Molchanova

Russie

101 m

profondeur

Apnée en poids constant sans palmes

13 mai 2014

Natalia Molchanova

Russie

71 m

profondeur

Apnée en poids variable

18 octobre 2015

Naja van de Broecke

 Pays bas

130 m

profondeur

Apnée No Limit

17 août 2002

Tanya Streeter

États-Unis

160 m

profondeur


 


Comparasion homme/mammifères marins

Herbert Nitsch

4 minutes et 24 secondes

- 214 mètres

Stephane Mifsud

11 minutes et 35 secondes

En surface

Dauphin commun

8 minutes

- 280 mètres

Rorqual commun

Entre 10 et 15 minutes

- 300 mètres

Phoque de Weddell

1 heure 22

- 700 mètres

Eléphant de mer septentrional

1 heure 20

- 1 580 mètres

Grand cachalot

De 1 heure à 1h30

- 2 250 mètres


 


Conclusion


     Plus qu’une activité sportive, l’apnée est une expérience fascinante pour explorer un territoire très méconnu des possibilités physiques humaines. Elle met en jeu des mécanismes physiologiques complexes,  allant de la bradycardie d’immersion au phénomène de blood shift, réflexe issu probablement de nos origines thalassiques et connus jusqu’à Schaefer uniquement chez les mammifères marins.


     La conquête de la profondeur, comme pour nombre d’autres pionniers de l’extrême, s’est soldée par de tragiques accidents.  La barre des 200m franchies par Nitsch est sans doute la limite physiologique au-delà de laquelle la capacité d’adaptation de l’homme est dépassée, cumulant notamment narcose, accidents décompression (25), voire œdème pulmonaire, de plus en plus difficilement évitable. Comme l’a dit Claude Chapuis, grand apnéiste et acteur de la promotion de l’apnée en France, trop d’athlètes ont payé de leur vie cette quête du record, et quasi tous ont dû être traités dans un caisson hyperbare à un moment où l’autre de leur entrainement. Cette discipline n’est quasiment plus exploitée. Tous les accidents de l’apnée rappellent que cette pratique doit toujours être sérieusement encadrée, toute enrichissante et envoutante qu’elle soit.




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