Compte-rendu de l'Armorbihan par Fred-188 km


L'Armorbihan, imaginée, pensée et organisée par David Daveau, est une course ralliant le Cap Fréhel dans les Côtes d'Armor à la pointe de Conquel – Quiberon dans le Morbihan soit 188 kms à couvrir en moins de 31H. Une traversée de la Bretagne du nord au sud, de la Manche à l'Atlantique. C'est tout en symbole.

La 2 ème épreuve inscrite à mon agenda pour ce 1er semestre. Après avoir abandonné aux 24H de Rennes, un petit bilan a été fait, les enseignements ont été tirés, les leçons ont été retenues. Tout s'annonce bien. C'est une 1 ère, j'y retrouve les mêmes sensations que pour l'Ultr@dèche. Un groupe d'afficionados du macadam, se sont donnés RDV pour atteindre ce nouveau graal. C'est toujours particulier une version 1. Pas de référence, c'est la découverte totale, le saut dans l'inconnu, j'aime cette ambiance.

Samedi matin on se retrouve au pied du phare du Cap Fréhel, nous sommes une quarantaine à avoir répondu à David. Ce sont de franches retrouvailles car notre famille n'est pas bien grande. Elle est faite d'amitié sincère, de respect et d'humilité face à l'épreuve qui nous attend. On prend des nouvelles des uns des autres, on s'échange quelques blagounettes, on se chambre un peu puis l'instant du briefing d'avant course arrive avant de lâcher les fous furieux, une bande de joyeux lurons pipelets à souhait qui s'étirent tranquillement quand retentit la corne de brume à 06H00.
 
Départ prudent, on annonce grand bleu et température au dessus des 22°C. L'air est frais, le vent marin est dans notre dos, nous indiquant la direction à suivre, cap au sud les amis.
Tout va bien, mon beauf préféré est là à mes côtés sur son vélo. On a organisé le chargement, bidon salé, bidon sucré, bidon eau plate, boite pour le sucré, boite pour le salé, une vraie gargote ambulante le vélo du Deus avec en prime les vêtements de rechange, les produits pharmaceutiques, la crème solaire, celle anti-frottement. Bref, je n'ai plus qu'à courir, il assure même la fonction GPS orale en prime et pour le même prix. Tient au fait, je te dois combien Deus ?
Je pars en dessous des 10 km/h comme prévu, je me cale à 9,7/9,8 km/h.


Je tape un peu la causette avec les coureurs qui m'entourent. On évoque les copainches partis en Grèce ou en Italie. Et oui, on est une famille je vous dis. Nous arrivons tranquillement à St Aaron, 25 kms, lieu du 1er ravito. Mamie Momo, la Steph et Alex s'affairent pour nous servir.
 
 On trouve tout ce dont a besoin un coureur d'ultra, il en sera ainsi sur tous les ravitos. Petite touche bretonne, le far aux pruneaux confectionné par Alex. Il a un franc succès, n'est-ce pas JBJ !!! Cela me fait drôle de retrouver ainsi une partie de ma famille de l'autre côté de la table. Michelle, la tata d'Alex est venue également voir les coureurs et me saluer. Sympa à elle. Direction Trédaniel, nous allons commencer la partie de toboggan breton. David nous a annoncé un peu plus de 1600 m de D+, cela ne paraît pas énorme en 188 kms. Cela ne se néglige pas mais ce n'est pas astronomique. Oui mais.... Ce sont des montées franches, on appelle cela des « coups de cul » en vélo. C'est simple et franc : Direct dans la bute, tout droit en avant par le chemin le plus court. J'opte délibérément pour la méthode cyrano au relief. Je monte et monterai toutes les côtes en marchant mais pas que... C'est voulu, je sais que si je veux durer cette manière de pratiquer me convient. Alors en avant toute... Après Landéhen, on se retrouve stoppés sur la route par un photographe de presse, correspondant local qui informé par les autochtones d'un passage de coureurs est venu voir de quoi il en retournait. Pas curieux le Breton mais il aime bien savoir : Qui sont ces gaziers qui traversent l'bourg en courant. L'instant a été immortalisé. Dépêche mec, il nous reste encore 147 kms...on n'est pas arrivés.

  Je rejoins Trédaniel, 50 kms, sans difficulté, j'ai repris quelques coureurs mais je ne m'occupe pas de cet aspect. Un petit mot, un encouragement et on se dit à plus tard. Et oui c'est encore long, il peut s'en passer des choses. Moi, je veux voir l'océan point barre. J'ai bien émis l'envie de boucler l'affaire en moins de 24H pour autant je veux surtout ne pas connaître l'abandon deux fois de suite. Le soleil commence à nous rôtir tranquillement. Les demoiselles comme les appellera David sont là pour nous encourager avant de filer vers Rohan, où elles assureront un autre ravito. Cette fois, on crème l'âne sur les parties exposées, ne pas refaire l'erreur de Rennes. J'ai sorti le chapeau pour l'occasion, pas grave si le style n'est pas terrible, ce n'est pas un concours de mode les mecs. Et puis ma chérie elle a le même et on se trouvent bien avec Na.

Les choses sérieuses commencent avec la montée vers Bel-Air. Une constante dans cette course chaque ravito est suivi de prêt voire de très prêt par une belle patate sauf le dernier. Nous découvrons des jolis paysages, nous dominons la Bretagne, le temps est superbe, il fait bon, nous sommes seuls ou presque. Pas de bruit, le silence sauf le grand brassage d'air par les éoliennes. La campagne, la nature pour nous. Nous filons tranquillement ainsi. Je contrôle le cardio, la moyenne horaire, tout est nickel, je me sens bien, je suis bien avec le Deus à mes côtés. Il est expérimenté le garçon c'est rassurant d'avoir quelqu'un qui partage votre passion, qui connait parfaitement les états par lesquels je vais passer.  On parle de tout, de rien. Nous savourons et apprécions ces instants. Après Plessala,  nous avons longé le Lié, 1 ère vraie portion plus roulante, bordée d'arbres avant d'arriver au ravito de « St Sauveur le Haut »,73,8 kms. C'est champêtre, sous un barnum, le gentil organisateur est là en personne. On tape un petit brin de causette et on repart « direct » dans la bosse tout de suite à droite après le pont. Nous allons retrouver nos chéries au prochain ravito à Rohan, c'est cool non ? La partie de toboggan continue,  pas ou peu de partie plate dans ce secteur.  Dès que nous arrivons au point culminant d'une bosse, nous découvrons de suite au loin, pas si loin, la suivante. La Bretagne est parfois ainsi faite. C'est un de ses charmes. Je demande jusqu'à quel point tout de même. Jusque La Chèze tout va bien. Dans la montée de Bel Air Biolo, je suis pris subitement de vomissements, pas vu venir, pas de signes précurseurs. Rien, puis d'un coup, je dois stopper net. Pas de panique, cela doit être le trop-plein qui s'est déclenché. J'ai dû boire un peu trop à cause de la chaleur. Je vais mieux fractionné l'apport hydrique et tout va bien se passer. Allez Bourricot on repart. Je ne suis pas inquiet car le bide n'est pas douloureux. Par contre j'ai de plus en plus chaud, je m'asperge régulièrement essayant tant bien que mal de me rafraîchir. Je recherche les coins ombragés enfreignant ainsi le règlement de la course, je vais à gauche, à droite dès que je peux trouver un passage ombragé assez long.

 A Rohan 94 kms, on retrouve nos chéries. Yes, elles sont aux petits soins, Alex sera élue Reine de la purée selon la rumeur. C'est bon, cela fait du bien. Petit point de la situation : mis à part la venue de Mister Vomito, tout va bien. Un peu, beaucoup chaud mais je gère bien mon affaire. On vient de basculer, on a fait la moitié du parcours. 9 km/h de moyenne général à cet instant c'est tout bon. Allez go... et pan. Cela monte encore et encore. Vachette, qu'est-ce qu'il y a comme grimpettes dans le secteur. Les replis de la terre sont là. C'est le passage le plus long entre deux ravitos, 29 kms, la gargote est chargée, les bidons sont parés, on ne craint rien ou presque. Sauf que Vomito est de retour. 2 ème alerte, c'est plus sévère, c'est plus douloureux aussi.Tout est ressorti. Le doute s'installe je suis sur le sable. Ventre vide et plus grand chose ne peut rester. Je vais rallier Plumelin en me disant que je ferai le point là-bas. Plumelin, 124 kms. Mes parents qui nous avaient doublé peu de temps avant sont là. Je leur annonce que cela va se compliquer car je ne peux ni boire ni manger sans être pris de vomissements ou de haut-le-coeur qui me contractent les abdos, belle séance je vous le dis. Un homme au ravito raconte à mon père avoir vu un mec gerbé tripes et boyaux sur la route un peu plus en avant. Et ouais, il est là le mec, vautré sur le siège. Je décide de me recharger tranquillement, pas trop. Je ne ferai pas deux mètres que la jardinière municipale servira de réceptacle à mon dîner tout juste ingurgité. Ouf les chaussures n'ont rien.

Je décide de continuer, aller je tente le coup pour le ravito suivant. Je me projette ainsi de ravito en ravito cela me paraît plus acceptable sur le plan mental. Je ne suis pas au mieux mais j'ai toujours espoir à un détail près, j'arrive de moins en moins à me relancer. Dès que je contracte un peu les abdos, l'estomac dit stop, si je cours c'est stop, en descente c'est forcément pire avec les vibrations. Il faut faire le point. Est-ce raisonnable ? Est-ce jouable vu l'état du garçon ? Il reste plus de 60 kms. Deus appellent les filles et les parents. Elles arrivent, elles ont passé Plumelin ayant pu clore leur ravito plus tôt que prévu. J'en ai plus que marre, je touche le fond voire les tréfonds. Je veux stopper, cette course et plus de suivantes : Fini l'ultra, les conneries.... Malgré tout je marche, je joue sur l'équilibre guettant le moindre signe de mister Vomito. Je n'ai pas compté combien de fois j'ai repeint les a-côtés, la route... Les filles arrivent. Grand conseil de famille organisé à un carrefour. Question simple : j'arrête ou pas.  On vote : je perds. Je dois repartir. On en fera quelques uns des conseils improvisés mais rien à faire, Je suis toujours en minorité. Je n'obtiendrai jamais mieux que un vote pour l'abandon, un vote blanc (ne se prononce pas mais comprends où j'en suis. Pour preuve, il me suit depuis le début) et bien sûr 4 votes "tu avances on t'attend un peu plus loin, bisous en est avec toi". Il faut noter que la parité était respectée au sein de notre structure. Si à Rennes j'avais réussi à l'emporter, cette fois c'est mal barré avec la frangine non plus au téléphone mais là en direct live et surtout Alex qui est remontée comme une pendule, déterminée à ce que je termine cette course. Voilà le deal qui m'est proposé : Oui je pourrais tout arrêter après si je veux mais je dois finir celle-là d'abord. Pas question d'avoir 2 abandons de suite m'a-t-elle dit. Je courbe l'échine, je me résigne à poursuivre. 

La vitesse décroit, mes forces m'abandonnent, je souffle, je râle. Pauvre Deus, qu'est-ce qu'il a du vivre à ces instants. Le lietmotiv d'Alex est simple, basique et irréfutable : Cela peut revenir. Ah oui pour revenir cela revient, cela ressort plutôt. En fait, j'ai peur d'être déshydraté, de taper dur dans le mur. Cela peut paraître absurde mais je suis presque en mode bien stressé presque panique à bord. Pour autant je repense à Lolo et son CR sur la Nove Colli, je repense à Steph et son dernier CR sur l'Ardéchois. Ils sont allés au bout, l'un dans un état pire que le mien mais avec une volonté de fer et le second sans réelle envie et plaisir réussira à plier son affaire malgré moult périples. Alors pourquoi je devrais lâcher prise. Ben je ne suis pas encore assez rustique sans doute. Je dois apprendre à gérer ces états de moins bien si je veux continuer dans l'Ultra. Une surprise m'attend... Celle de la chef. Après un ultime conseil, perdu comme prévu, j'attends des pas derrière moi. Un coureur doit revenir. C'est logique, vu ma vitesse et mes nombreuses pauses. Que nenni, c'est Alex, qui a pris le taureau par les cornes. Je vous l'ai dit à Rennes j'avais gagné mais là, elle est bien décidée à prendre les choses en mains. Je ne lui ferai pas de fois le coup du gars qui veut rentrer se coucher. Tu veux pleurnicher vas-y mais je t'accompagne à la marche jusqu'au bout me dit-elle. Tu déconnes ma chérie, il nous reste 10H peut-être 12H. Je n'arrive pas à calculer de toute façon. Seule certitude à cette vitesse cela va être d'un long mes amis. Alex, tu ne peux pas le faire, tu n'as l'autorisation. Tu n'as même plus de certificat de pratique du sport. Et alors, me dit-elle je viens avec toi tant que ce n'est pas revenu et tant que tu marches. Si tu cours, je te laisse seul. Ben elle me l'a promis cela va revenir. Merdasse, je suis coincé, fait comme un bourricot pleurnichant sur ses petits malheurs.

J'ai un peu, beaucoup l'air con et dans ma tête voilà la pensée brute de fonderie qui me traverse l'esprit : Comment me plaindre moi le bien portant face à ma chérie qui n'est pas encore en rémission ? Ok j'abdique pour de bon, je vais le faire, je vais y aller pour toi, pour nous, pour vous. Ils sont tous là pour moi. Stéph luttant contre le sommeil, mes parents sont venus exprès, le Deus sur le vélo depuis déjà un paquet d'heures à supporter un bourricot qui râle. Faut pas déconner. Peu avant Brec'h, je tente une reprise histoire de tester le bide qui semble aller un poil mieux. Je peux de nouveau courir. Oui, je peux courir, vous lisez bien.  Bien sûr ce n'est pas le TGV Paris-Rennes,  pas même un TER, tout juste un petit train sénatorial mais c'est mieux que la marche. Sincèrement, je ne pouvais envisager de terminer tout à la marche. C'est peut-être con comme réflexion, comme attitude.  C'est ainsi. Je veux bien alterner course et marche. Finir tout marche pendant autant d'heures, je n'y prendrai pas de plaisir à ce moment-là. Je ne me suis pas préparé pour terminer ma course sur ce régime. Peut-être un aspect à travailler pour la suite. Une bataille de gagnée, pas la guerre. La moindre relance trop franche déclenche de suite des haut-le-coeur. Pas simple. J'essaie de modifier la foulée pour être le plus souple possible. C'est dur, de courir ainsi en état  nauséeux permanent, ce goût infecte dans la bouche. Je rejoins Brec'h ,147 kms, escorté d'un gaillard de T3Team. 

Comme sur tous les ravitos, l'ambiance y est bonne, conviviale. Bon, les choses sont déjà plus claires, je peux courroter un peu et il ne reste qu'un marathon, c'est tout petit un marathon pour qui fait de l'Ultra, une belle sortie du dimanche matin. Bien sûr... sauf qu'à 8 km/h c'est 5h et plus, qu'à 6 km/h c'est 7h. Et oui c'est vrai, je n'avance pas franchement vite. Merdasse, cela va être longuet l'ami. Deus, t'es toujours ok ? Alors on y va. On ne change rien, je limite les apports aux quantités acceptées par mon bide. Pour autant, il se soulève encore à espaces réguliers. Cette partie me semble plus roulante, tout en ayant le sentiment de tournicoter un peu. Une longue ligne droite avant le dernier ravito, allez plus que 18 kms et je serai délivré, je pourrais aller me coucher, dormir et oublier ce bide. Plouharnel se profile au loin, après cela devrait descendre, être plat nous a-t-on dit. Tant mieux car je suis bien atteint, j'ai en plus que marre, il est tant que cela se termine. Dernier ravito, sous un abri-bus, 170 kms. Je prends de la soupe, mmm, une bonne soupe ...qui finira comme sa soeurette de Plumelin dans une jardinière un peu plus loin. J'ai fait un peu plus de 2 mètres cette fois. En progrès. Je vais trouver cette ultime partie à la fois, longue, pénible mais surtout nostalgique. Je suis venu en camping tout jeune ici, je me rappelle de cette longue ligne droite bordée par la mer.

Le bruit du ressac est agréable, l'air vif et frais me maintient éveillé et le Deus aussi car c'est dur pour lui. Depuis déjà quelques heures à intervalles réguliers, il court à côté de son vélo soit pour ne pas tomber tant la vitesse est basse, pour se maintenir éveillé et surtout pour lutter contre le froid. Il faut se rendre compte qu'ils mangent nos suiveurs sur ce type d'épreuve. Chapeau et merci l'ami. On s'est congratulés seuls dans ce secteur, certains de rallier l'arrivée. C'était notre moment à nous deux après tant de kilomètres, d'heures dans notre bulle.  La presqu'île n'en finit pas de nous maintenir sur le circuit, on longe au plus près, on va même sur le port (débalisage merci) puis la pointe de Conquel apparaît. L'arrivée est proche, le ciel s'habille de rouge, soleil va bientôt se lever,  joli spectacle qui nous apprécions avec le Deus. Virage à droite et j'entre-aperçois la ligne d'arrivée.

La famille est là, sortie précipitamment de son sommeil car j'ai pu accéléré dans le final, dernières forces jetées comme pour me prouver que je pouvais encore avancer un peu. Ultime conseil de famille : on s'embrasse, se congratule, je l'ai fait, nous l'avons fait. Je vous dois tant sur le coup. On pose pour immortaliser cet instant.

 Un ultra ne s'arrête pas la ligne franchie. Une bonne douche, une petite sieste (2H) et commence une autre course, celles des autres, on accueille les suivants autour de boissons énergétiques houblonneuses, en terrasse. Chacun raconte sa course, on partage, on échange, on se félicite. On parle déjà de nos prochains projets, nos prochains RDV. Et oui on va se retrouver sur d'autres courses les Z'amis. Nous avons un vrai respect mutuel les uns pour les autres.  On se restaure avant la remise des trophées. Moment solennel, débriefing du maître de cérémonie et chacun a le droit à son moment de gloire, applaudissements nourris pour le dernier comme pour les 1 ers. Chacun est conscient de ce qu'à endurer l'autre. C'est du total respect qui nous anime. Valeur simple et sincère, peut-être désuète dans notre monde moderne. 

En espérant ne pas vous avoir filer la gerbe à la lecture de ce compte-rendu.


 

Vos commentaires :

denis a dit il y a plus d'un an
très belle leçon de vie dans ce CR poignant. Notre sport permet de vivre ces émotions .que de souvenirs pour toi et tes proches que vous n'êtes pas prêts d'oublier . bravo a toi et bonne récup denis
 
 
 
 

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