7.3 - "Quand la langue d'écriture... "

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 " Quand la langue d'écriture

n'est pas la langue maternelle "

Ciep - "les métiers dans le monde" BELC 2014 - Sèvres

par Mme Laura ALCOBA - "Écrivaine"

   

Lundi 17 février 2014, conférence d'accueil

  

                        Façade                              Cour arrière avec fontaine
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2- Lorsque l'on quitte son Terreau

Romancière (est accepté par l'Académie mais le terme "écrivaine" est discuté et critiqué) et traductrice, Laura Alcoba a vécu en Argentine jusqu'à l'âge de 10 ans. Acienne élève de l'École Normale Supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, elle vit aujourd'hui à Paris; elle est maitre de conférence à l'université Paris-Ouest Nanterre où elle enseigne notamment la littérature du siècle d'or espagnol. Elle est également éditrice aux éditions du Seuil.

Après Manèges : petite histoire argentine (2007), traduit dans de nombreux pays, elle publie Jardin blanc (2009) et les passagers de l'Anna C. (2012) relatant l'incroyable périple de jeunes guérilleros argentins rêvant de rejoindre Che Guevara. Son dernier titre paru est Le bleu des Abeilles (2013).

Dans ce dernier roman (présentation Gallimard), la narratrice a une dizaine d'années lorsqu'elle parvient à quitter l'Argentine pour rejoindre sa mère, opposante à la didacture réfugiée en France. Son père est en prison à La Plata.
Elle s'attend à découvrir Paris, la tour Eiffel et les quais de Seine qui égayaient ses cours de français. Mais, le Blanc Mesnil, où elle atterit, ressemble assez peu à l'image qu'elle s'était faite de son pays d'accueil.

Comme dans son premier livre "Manèges", Laura Alcoba décrit une réalité très dure avec le regard et la voix d'une enfant éblouie. La vie écolière; la correspondance avec le père emprisonné, l'existence quotidienne dans la banlieue, l'apprentissage émerveillé de la langue française forment une chronique acidulée, joyeuse, profondément touchante.

Laura ALCOBA a choisi d'écrire en français, démarche rare et singulière puisque l'écriture suppose une connaissance intime avec la langue, une appropriation profonde de son fonctionement et de ses représentations.


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3 - Les "Paysages Originels"

 "Paysages originels", paru en 1999, essai d'Olivier Rolin, est né d'une idée, une courte phrase écrite à l'improviste: "Les paysages de l'enfance que sa vie durant on ne quittera jamais complètement". Il a voulu en vérifier l'exactitude en revisitant dans un même mouvement l'oeuvre de cinq grands écrivains, Hemingway, Nabokov, Borgès, Kawabata et Michaux.

Ils évoquent des scènes, des lieux, des anecdotes de leurs enfance et Olivier Rolin essaie de repérer les traces que ces lieux ont pu laisser dans leurs oeuvres quelques années plus tard. Il recherche ce que les astrophysiciens appellent le rayonnement fossile, le miroir du commencement de l'univers. Il propose de percevoir l'écho du premier terreau géographique et émotionnel. Pour conprendre Borgès par exemple, il faut essayer de se représenter la pampa, le vertige émotionnel que cela procure et se représenter cette étendue où rien n'arrête le regard, avec l'angoisse qui peut en naitre.

Laura Alcoba croit aussi en ces paysages émotionnels et aux empruntes qu'ils laissent dans les productions, dans l'entrelacs de sensations, ses souvenirs conscients et inconscients, ce rayonnement fossile, cette trace transparaissent. 

Borgès a écrit : "l'imagination est une des formes de la mémoire".

Imaginer, c'est toujours se souvenir de quelque chose, c'est labourer le pays originel et la langue maternelle fait partie de ce terreau originel. Les premiers mots entendus dans le ventre de la mère, cette mélodie, sont essentiels dans le terreau émotionnel fondamental.

Se coupe-t-on du paysage originel lorsqu'on n'écrit pas en langue maternelle ?

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5 - Un filtre linguistique et une langue du silence

Laura Alcoba a commencé à apprendre le français vers 8 ans suivant des cours en Argentine. Elle a continué son apprentissage à l'âge de 10 ans en immersion en France où elle a appris à écrire en français.


On lui a souvent proposé de produire des textes en espagnol, langue qu'elle maitrise tout à fait aussi bien dans un bilinguisme complet. Mais pour l'écriture littéraire, elle ne le fait qu'en français. Ceci est très important pour elle. Cet attachement à la langue française surprend beaucoup nous dit-elle, particulièrement en Argentine où ses romans sont traduits depuis le français.


Son premier roman , Manèges : petite histoire argentine la replace sur une période de son enfance sous la dictature argentine. Elle a pourtant "labouré" sa mémoire pour l'écrire. Elle y évoque une période vers 1976 où, suite à l'emprisonnement de son père pour raison politique, elle se réfugie dans la clandestinité avec sa mère. Elle y décrit une maison simple. Dans cette maison, il y avait une rotative pour imprimer des journaux interdits, dans une pièce secrète.

La narratrice est une petite fille âgée alors de 5 à 8 ans, directement inspirée par le sacré, avec l'évocation d'une enfance tragique, dans laquelle il y a cependant quelques périodes de joie. Dans cette maison, tous les occupants y ont trouvé la mort brutalement lors d'une attaque de la gente militaire. Un bébé notamment a disparu.


Pour l'écrire, Lauea Alcoba a travaillé des sensations, des sentiments, des couleurs, avec un intense effort de mémoire, et pourtant, elle l'a écrit en français. Pourquoi ?

Les souvenirs liés à l'enfance restent en elle imprimés en espagnol, mais il y a le désir de mise à distance des émotions, le français pouvant représenter un filtre linguistique face à une réalité très violente.


Mais elle pense qu'il y a surtout une autre raison, peut être plus importante encore, à cela. Son enfance a été marquée par la peur, peur de dire son nom, il fallait changer son aspect. L'espagnol est sa langue maternelle et il peut l'émouvoir, c'est son paysage intime par son volet musical. mais l'espagnol était aussi la langue du silence, apprendre à se taire, pour éviter de dire le mot de trop.


Pour le dire ou l'exprimer, le conjurer en quelque sorte, c'est le français qui a été nécéssaire. Et elle est très reconnaissante à la langue française de lui avoir permis se détachement. Le français a été une manière de refaire le chemin d'un déracinement qui est devenu un enracinement.


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Le lundi 17 février 2014, en ouverture de la première semaine de la session universitaire BELC d'hiver au CIEP, nous avons assisté à une conférence qui représentait un pari : intéresser un public de profs de FLE venus chercher des informations professionnelles diverses à une approche littéraire de la langue. Une auteure francophone, Madame Laura ALCOBA, d'origine argentine, nous a expliqué les raisons qui la poussent à choisir le français, langue seconde pour elle, comme langue d'expression littéraire et son refus de le faire en langue maternelle.
Cette conférence fut si riche et si intense en émotions que nous souhaitons vous en rapporter la teneur, en sachant toutefois que nous ne pourrons pas reproduire la passion qui animait l'oratrice, parfois au bord des larmes, passion qu'elle a sue si bien transmettre à son auditoire.
Le pari fut, à notre sens, plus que tenu. Nous espérons que vous en percevrez tout l'intérêt.
 

1 - Un bâtiment à l'histoire prestigieuse

La session commença par une présentation des superbes locaux du CIEP (Centre International d'Études Pédagogiques) dont les missions furent rappelées.

À la fin du XVIIIè siècle, Louis XV décida sur les conseils de sa favorite, Madame de Pompadour, d'implanter à Sèvres une manufacture de porcelaine. Il s'agissait  d'une affaire d'état : seule la manufacture de Saxe était capable de produire de la porcelaine dure, "l'or blanc" de l'époque. Le Roi s'investit personnellement pour faire valoir le "savoir-faire" français, rachetant la formule et érigeant le bâtiment en1756 (trois années seulement). Le "Bleu de Sèvres" donna le ton à la porcelaine européenne.
En 1877, la manufacture s'installa en bord de Seine. Depuis 2010, les anciens locaux, un temps abandonnés, furent réhabilités en musée national pour devenir l'établissement public de la Cité de la céramique - Sèvres et Limoges en mai 2012.

Les lois scolaires de 1879 à 1882
imposèrent un enseignement laïc, gratuit et obligatoire pour les enfants des deux sexes. Il convenait de former en urgence des "professeurs-femmes" et les "Sèvriennes" devinrent l'élite du corps enseignant féminin jusqu'à l'occupation de 1940.

En 1945, Gustave Monod choisit Sèvres pour créer le Centre International d'Études Pédagogiques qu'il imaginait comme un lieu de rencontres, d'échanges et de réflexions.

Établissement public national depuis 1987, le CIEP est reconnu en France et à l'étranger pour ses compétences en matière d'expertise, de formation, d'évaluation et de gestion de projets internationaux. Avec un effectif de 250 personnes et un budjet annuel compris entre 25 et 38 millions d'euros, il s'agit d'un établissement public autofinancé à plus de 70% qui a choisi de traiter de façon transversale ses deux grands poles d'activités qui sont celles de l'éducation (enseignement général, supérieur et professionnel) et des langues (langue française, expertises et évaluations (TCF), Diplômes (DILF, DELF, DALF) et reconnaissance des diplômes étrangers (environ 100 dossiers sont traitées par jour).


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4 - Écrire dans une autre langue

Vladimir Nabokov est un écrivain américain de langue maternelle russe, formé en Angleterre où il a étudié la littérature française, avant de passer quinze années en Allemangne. De passage à Paris, il publie une nouvelle, Mademoiselle O, seule oeuvre qu'il écrira en français.

La nouvelle est enchassée dans des considérations littéraires de l'auteur : ses œuvres se « nourrissent » littéralement de ses souvenirs. Une fois passés dans ses écrits, ses souvenirs cessent de lui appartenir. Sa mémoire s'appauvrit en écrivant :

« J'ai souvent observé ce singulier phénomène de disproportion sentimentale lorsque, faisant présent à mes personnages factices non de grands pans de mon passé - j'en suis trop avare pour cela - mais de quelque image dont je croyais pouvoir me défaire sans détriment, j'ai observé, dis-je, que la belle chose que je donnais dépérissait dans le milieu d'imagination où je la mettais brusquement. Cependant, elle subsistait dans ma mémoire comme si elle m'était devenue étrangère. Bien plus, elle possédait désormais plus d'affinité avec le roman où je l'avais emprisonnée qu'avec ce passé chaud et vivant où elle avait été si bien à l'abri de mon art littéraire. »

— Vladimir Nabokov, Mademoiselle O

Des auteurs qui écrivent dans une langue autre que leur langue maternelle sont nombreux :
- Emil Ciorand, roumain,
- Samuel Beckett, irlandais,
- Jonathan Littell, américain,
- Dai Sijie, chinois,
- Mohammed Dib, algérien, dans l'Arbre à Dires, 1998, "je parle
  une autre langue, qui suis-je ?"  
- Hector Bianciotti, argentin,
- Elias Canetti, dont la la langue maternelle est le séphardi,
  espagnol archaïque et dont la langue d'écriture est l'allemand,
  c'est à dire, la cinquième langue après le bulgare, l'anglais et
  le français.
- et bien d'autres encore ...
Écrire dans une autre langue que sa langue maternelle, et notamment en français, pourquoi ?
 

6 - La découverte du français

Le bleu des abeilles est un prolongement de Manèges, récit romanesque qui reprend le cheminement d'une petite fille qui entre dans la langue, un voyage dans la langue qui commence en Argentine puis se termine au Blanc Mesnil.

Sa correspondance avec son père en espagnol est également très importante, car elle était relue et il était donc impossible d'y glisser un seul mot de français.

Dans son cas, les premiers contacts avec le français ont été marqués par des sonorités étranges, qui n'existaient pas, des vocaliques nasale (in, an, on). Au début, elle ne les entendait pas. Puis elle a fini par les faire sienness.

Apprendre une nouvelle langue, c'est tout autant une expérience du corps que de l'esprit : "qui apprend une nouvelle langue acquiert une nouvelle âme" est-il écrit. "Oui", répond Laura Alcoba, "mais on l'apprend aussi sur son corps et sous son nez, en l'occurence pour le français"!

Le français joue avec le silence : le e-muet, lettre silencieuse, mais tout autant nécessaire. En espagnol, on prononce toutes les lettres et une voyelle muette est inimaginable. C'est cette faculté de silence du français qui l'a séduite. Un autre silence.

Mais le français lui est apparu aussi comme une langue voyageuse : cette vision est liée au "ç", lettre à hélice qui peut bouger.

Ce récit conte le passage de l'exil à un enracinement heureux et jouissif dans cette langue, le français, qui lui aura permis de comprendre et de dire le paysage originel, de conjurer le silence imposé.
La langue seconde vient-elle féconder la langue maternelle et les émotions initiales ? En tout cas, elle lui a permis de mieux comprendre le paysage originel, de le labourer et de pouvoir en parler.


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