3 - FOSc... Français sur Objectif Scénique

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Le FOSc... Français sur Objectif Scénique

par Sylvain S.
GRÉGOIRE, TON HUMOUR EST DANS L'ARMOIRE
( Mario, o teu humor está no armario )

Représentation théâtrale unique en français
 par l'auteur-acteur-formateur brésilien

Raul OROFINO

Mercredi 
13 juin 2013 à 19h00

Alliance Française de Madrid

1. Comment tout a commencé ?


      D’un côté, un jeune français, Sylvain S. (moi-même) débarqué il y a un an à Madrid, en pleine crise économique espagnole. Il vient tant bien que mal de valider tous les modules de sa formation au DAEFLE mais ne sait pas encore s’il va passer l’examen final en juin, ou attendre encore un peu, le temps de digérer les connaissances acquises.


      De l’autre, un auteur et acteur-formateur brésilien, Raul de Orofino, atterri à peu près au même moment que moi en ce royaume (déchu) de Castille. Raul arrivait du Portugal où, depuis plusieurs années, il interprétait dans de grandes entreprises ses spectacles-conférences sur le thème de l’intelligence émotionnelle.

        Qu’est-ce que l’intelligence émotionnelle,

                     vous demandez-vous ?

    Il s’agit d’une méthode pour améliorer les conditions de communication et de vie en milieu professionnel au travers de saynètes. Raul écrit et interprète de telles saynètes en incarnant des personnages devant affronter un problème particulier dans leur vie. Afin de le surmonter, ils ont systématiquement recours à l’humour.




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2 - Comment avons-nous fait pour nous rencontrer?

     

Premier point commun : je suis Français. Raul, lui, est francophile. Il avait depuis longtemps le désir d’exporter ses spectacles en France. Il cherchait vaguement un professeur pour l’aider à améliorer son français, dans l’idée qu’un jour il puisse jouer ses textes dans le monde francophone. Notre rencontre ne tenait donc pas du hasard.


À cela vinrent s’ajouter deux autres points communs :


Second point commun : nous sommes tous les deux d’origine italienne et parlons l’italien : Raul est de père napolitain, mon grand-père est vénitien-frioulan. Or la proximité de l’italien et du français sera un atout non négligeable dans le développement de notre collaboration.


Troisième point commun : Raul m’a avoué que, quand il avait su qu’il y avait une vague de suicides chez France Télécom, il s’était dit « Il faut que tu ailles là-bas leur expliquer l’intelligence émotionnelle. » Je lui ai répondu que j’étais un enfant de France Télécom (littéralement, mes parents, tous deux fonctionnaires, s’y sont rencontrés).


Et me voici donc parti dans une drôle d’aventure, où se met en place rapidement et naturellement, à partir de la mi-Mars, un enseignement de la langue française. Mais, originalité du concept, qui doit respecter la sensibilité théâtrale de Raul. Nous n’utiliserons donc pas de méthodes FLE générales (Nouveau Taxi, Mobile, Zénith, Rond-point…). Nous ne nous appuierons pas non plus sur un enseignement FOS, Français sur Objectifs Spécifiques, mais plutôt sur ce que j’ai décidé d’appeler du… FOT : Français sur Objectif Théâtral.


Raul avait déjà un petit niveau en français (plutôt des notions, dirais-je : un faux A1) grâce à une amie portugaise qui avait longtemps vécu en France. Elle lui avait donné quelques cours. Elle avait surtout produit une première mouture de ses textes en français (Il s’agissait de cinq textes d’environ dix pages chacun, autour d’un personnage, pour un « sketch » d’une durée de 12 à 20 minutes).


Ne parlant pas le portugais, j’ai demandé à Raul de me fournir ces traductions pour voir comment nous allions nous y prendre pour axer l’enseignement du français. Je me suis vite rendu compte qu’il allait falloir recorriger et remanier pas mal de choses dans ces traductions. Non que son amie ait mal traduit, mais il y avait plusieurs passages où manifestement le texte ne « collait » pas avec ce qui serait entendu culturellement auprès d’un public francophone. En effet, s’y trouvaient souvent des traductions littérales du portugais au français, là où une adaptation aurait produit un meilleur effet.


Cette collaboration appela dès lors d’autres compétences de ma part : Correcteur et Traducteur




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3 - Correcteur et Traducteur

1

La première partie de notre travail commun fut donc pour moi un travail de correcteur-traducteur. Armé de la première version en français, j’ai demandé à Raul de m’interpréter ses textes en portugais. Grâce à l’apport de nos autres langues romanes communes (espagnol, italien, français) je parvenais à comprendre son portugais. Mais surtout cela me permettait de sentir l’œuvre dans sa version originale, d’autant plus qu’il fallait transposer d’une langue à l’autre un élément culturel important, le cœur et le sujet principal du travail de Raul : l’humour[1].


Très vite, Raul m’a offert le livre qu’il avait publié sur cette question de l’humour : Mário, o teu humor está no armário/Mario, ton humour est dans l’armoire, dans lequel sont inclus les textes dans la langue originelle. J’ai dévoré le bouquin et à la fin, je savais lire le portugais. Une nouvelle langue à mon « arc » ! (Qui en compte désormais sept, toutes langues européennes). Et surtout qui me permit de saisir le propos de l’artiste et m’offrit plus d’aisance pour traiter par moi-même la traduction française.


Quitte à me permettre parfois quelques créations propres. Je reviens sur la question culturelle : l’humour de Raul est basé sur la gentillesse. L’un ne va pas sans l’autre et, selon lui, la conjonction des deux est indispensable pour favoriser la communication. Mais j’ai dû lui expliquer, avec le plus de tact possible, que ce qui pouvait sembler « gentil » au Brésil, au Portugal ou en Espagne, pourrait paraître « gentillet » chez les Français : ce ne serait pas du tout perçu de la même manière.


Pour la traduction française, j’ai donc pris le parti - mais j’ai dû souvent batailler avec l’auteur pour l’obtenir - de « corser » le discours, à seule fin de mettre en valeur les élans de vraie gentillesse par ailleurs très touchants.


Par exemple, un des textes, nommé L’homme de Facebook, parle d’un homme complètement addict à Facebook. À un moment donné, dans son entreprise, il s’en prend à un autre employé qui vient de lui « piquer » un de ses amis via Facebook précisément.

Le texte original dit :

« E não quero ser amigo de uma pessoa que faz isto comigo!! »

Soit : « Et je ne veux pas être l’ami de quelqu’un qui fait ça avec moi !! »


Mais en français, j’ai choisi d’adapter (au risque d’être… infidèle) :

« Je ne veux pas être l’ami de quelqu’un qui me met des cornes comme ça !! »


J’ai argué pour cela que dans la culture française, on adorait le cocufiage, que cela faisait toujours beaucoup rire (nous en reparlerons plus loin) et que cela signifiait qu’il s’agissait d’une affaire bien plus sérieuse qu’une simple histoire de vol d’amis. Ma traduction amenait de l’implicite, du sous-entendu, notions culturellement importantes pour un auditeur français. Je le lui ai résumé ainsi : en France, on adore la sincérité et la simplicité… Mais à condition qu’elles soient complexes et compliquées ! D’accord ou pas ?


Je deviens un Coach linguistique



[1] saisir les implicites culturels, ce que chacun par la culture dans laquelle il a grandi comprend, mais ce que d’autres individus, parce qu’ils ont vécus dans un autre contexte ne perçoivent pas. Cela correspond aussi à ce qui est dénommé les « évidences invisibles.» Quel que soit le degré de culture et le développement de l’interculturel et des vécus partagés, chaque individu se rattachera à ces implicites, évidences invisibles qui ont forgé sa personnalité initiale.




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4 - Coach linguistique

     

Le travail de traduction terminé, nous passons à l’action. C’est-à-dire ? Action FLE ? Donc approche actionnelle ?


Cette fois, plus qu’un prof de FLE, je définirais mon rôle comme celui de « coach linguistique », car nous nous concentrons en priorité sur la compétence de production orale et qui plus est, sous le prisme du jeu théâtral.


Il est entendu que d’autres compétences entrent en jeu (si j’ose dire), la compréhension de l’écrit, car Raul doit lire le texte en français, la compréhension de l’oral, car il doit écouter et entendre mes rectifications.


Oui, nous procédons ainsi : Raul me lit le texte en français à haute voix et je le corrige au fur et à mesure. S’il y a litige ou doute, nous retravaillons la traduction du texte, ou cherchons des formes d’expression plus souples à prononcer pour lui. Je suis pourtant tout de suite impressionné par le fait que, sans avoir encore ni l’aisance ni la fluidité nécessaires, il parvienne cependant déjà à prononcer correctement 80% du texte ! Pour quelqu’un qui n’avait jamais étudié le français auparavant, cela force le respect. Je reviendrai également sur ce point plus loin.


Lorsque le besoin s’en fait réellement sentir, je l’arrête et nous abordons un point-langue, une forme de conjugaison, une règle grammaticale. Je dois aussi répondre aux nombreuses interrogations de Raul quant à cette ingrate et parfois absurde langue française:

- Pourquoi quand je dis ‘J’en veux plus’ [ʒãvoeplys], le s final s’entend, alors que dans ‘Je n’en veux

  plus’ [ʒənãvoeply] on ne le prononce pas ?

Puis, pour gagner du temps et parce que j’en avais la possibilité avec mon ordinateur, j’ai donc tenté une expérience innovante pour moi : je me suis tout simplement enregistré avec un logiciel, en train de lire les textes dans leur intégralité, en ar-ti-cu-lant et en allant len-te-ment, dans un style déclamatoire (à la Malraux pour l’éloge à Jean Moulin, si vous voulez). J’ai évité le plus possible les inflexions de voix qui passeraient pour une interprétation personnelle, mais en n’éludant pas des intonations essentielles telles que ton interrogatif ou affirmatif. Raul a écouté ces enregistrements avec beaucoup d’application, et il s’est mis aussitôt à faire des progrès énormes.


Une anecdote amusante : ces enregistrements ont évolué au fil des remaniements récurrents des traductions. Dans ce cas-là, je me contentais de recouper et remonter simplement la bande-son autrement, mais une fois le nouveau montage soumis à l’auditeur, Raul me disait :


- Sil, tu parles plus lentement ! C’est mieux, je comprends mieux !

- Raul, c’est le même enregistrement depuis le début, juste remonté différemment.

  Ce n’est pas moi qui parle plus lentement, c’est TOI qui comprends mieux, car tu progresses en français !


À partir de là, je lui parle le plus possible en français. Nos séances débutent systématiquement par une demi-heure de conversation, prise des dernières nouvelles et échanges informels, pour favoriser ses compétences de réception et de production orales. Il faut savoir que le rythme est intense, et que, depuis le mois de mars jusqu’à aujourd’hui, nous nous voyons une à trois fois par semaine, pour des sessions de travail allant de minimum trois heures jusqu’à plus de cinq heures de durée. C’est parfois éreintant, mais toujours passionnant.




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5 - La Phonétique


Je vais maintenant me concentrer sur des points spécifiques au FLE et en premier lieu la Phonétique.


Le e muet fut un ennemi redoutable pour la compréhension de l’écrit et la production orale.


Forcément, quand il les voyait terminer un mot, et surtout un verbe, Raul les prononçait tous presque systématiquement comme des [e], et patatras ! En plein dans le mur du glissement sémantique :

‘je mange’[ʒəmãʒ] devenait ‘je mangeais’ [ʒəmãʒe]. À force de répétitions, Raul a fini par être capable de différencier le [ə] du [e] et du [ɛ].


Le [y] prononcé [i] fut rapidement résolu grâce à un simple exercice de correction axé sur la labialité, en plaçant l’index sur la lèvre inférieure pour décontracter et bien faire ressentir la différence.


Certaines suites simultanées de phonèmes vocaliques et consonantiques, souvent pour causes d’adverbes ou de pronoms compléments insérés entre sujet et verbe, posaient beaucoup de problèmes.

Ex : je n’en ai [ʒǝnãnɛ]

Je ne les ai [ʒǝnǝlɛzɛ]

À chaque fois, un des phonèmes sautait.

[ʒǝnnɛ]

[ʒǝnǝlzɛ]

Ici encore, je me suis aligné sur le cours de phonétique, et nous avons joint le geste à la parole, en tapant des mains pour prononcer chaque phonème de la suite, pour bien en comprendre le rythme :

[ʒǝ] [nã] [nɛ] (un clap de mains sur chaque phonème vocalique)

[ʒə] [nǝ] [lɛ] [zɛ] (un clap de mains sur chaque phonème vocalique)

Des gestes furent aussi nécessaires pour faire comprendre à quelle intonation correspondaient tous ces curieux mots ou interjections argumentatifs nommés « mots phatiques » du français parlé.  Ceux-là mêmes qui ouvrent, ponctuent ou terminent nos phrases en français pour appuyer un propos, et qui pourtant ne veulent pas dire grand-chose en eux-mêmes, ces : quoi, même, hein ?, mmh ?...


Ex : Tout en lui doit être très petit,              même.

                                                                   

      Bras levé traçant une ligne          Le bras retombe
      à l’horizontale de gauche               brusquement
      à droite par exemple



Cependant, je n’ai finalement pas eu besoin de donner de cours sur le découpage de phrases en groupes de souffle et groupes rythmiques, chose qui me paraissait importante surtout s’agissant de théâtre (ces notions de groupes de souffle ou de groupes rythmiques avaient justement beaucoup servi à des amies comédiennes, pourtant natives francophones).


Raul avait déjà les bonnes intuitions concernant le placement de l’accent tonique en français, encore une fois, aidé par la proximité des cultures et langues romanes : l’expression de l’amour, de la colère ou de la tristesse sont en général similaires du français jusqu’au portugais en passant par l’italien et l’espagnol.


Ni les nasales ni les phonèmes semi-vocaliques ou semi-consonantiques n’ont posé problème, existant également dans la langue portugaise.




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6 - Conjugaison et Grammaire


Je reprends l’histoire du e muet et du glissement sémantique : ‘je mange’ vers ‘je mangeais’.


Pour l’aider, je lui ai donné un cours de conjugaison, sur la valeur passée (dans la plupart des cas) de la terminaison -é (participe passé, donc passé composé, mais aussi à titre de phonème, le son [e] comme valeur de l’imparfait).


Au niveau des valeurs de temps, il m’a fallu expliquer et réexpliquer qu’en français contemporain, le passé simple n’était plus d’usage, sinon comme forme purement littéraire, alors qu’en espagnol et portugais, il symbolise une valeur de temps légèrement plus ancienne que le passé composé qui s’emploie au quotidien.


Je lui ai proposé par la suite des grilles de conjugaison concoctées par mes soins. Je les ai créées en fonction de la philosophie de Raul telle qu’édictée dans son livre :

Porque o que foi, já foi, e o que virá, virá. A vida acontece agora !

Parce que ce qui a été, a été, ce qui sera, sera. La vie se passe maintenant !

J’ai donc construit des grilles de conjugaison pour les auxiliaires et verbes usuels du français, pour le moment axées uniquement sur le mode indicatif plus le conditionnel présent, de la manière suivante :

Ex : le verbe FAIRE = FAZER

 

O que foi, jÁ foi

 


ce qui a ÉtÉ, a ÉtÉ


A vida acontece

agora

 

La vie se passe maintenant 

 

O que virÁ, virÁ

 

 

CE QUI SERA, SERA

 

Era uma vez


il Était une fois

ONTEM

 

HIER

HOJE

 

aujourd’hui

AMANHÃ

 

demain

LITERARIO

 

TEMPS LITTÉRAIRE

Descrição


Description        

Acção

 

Action


 

TÁ CERTO


C’EST CERTAIN

QUIçÁ

 

peut-Être

 eu fiz

 

 je fis

 eu fazia            

 

 Je faisais

eu.tenho.feito

 

 j’ai fait 

 eu faço

 

 je fais

 eu farei

 

 je ferai 

 eu faria

 

 Je ferais









Pour comprendre le passé simple, j’ai inventé cette case ‘Era uma vez/Il était une fois’ pour bien faire ressortir le côté littéraire et passé de mode de ce temps. Paradoxalement, pour ce faire, j’ai utilisé, je le reconnais, une expression… à l’imparfait !


J’avoue aussi que si sur l’ordinateur le schéma paraît propre et bien léché, en réalité, il fait un peu plus artisanal, au gré de montages et remontages de photocopies dans le plus pur style ‘faites-le vous-même’, mais en revanche beaucoup plus coloré en vertu d’une utilisation à fond des outils cognitifs complémentaires[1].



‘Passerelle’ italienne


À l’évidence, bien que langue estampillée latine, en regard du portugais, de l’italien ou de l’espagnol, le français semble un monde rempli d’obstacles, tant par les exceptions grammaticales en nombre impressionnant que par l’écart entre langue écrite et langue parlée : le français ne s’écrit pas comme il s’entend !!! Cependant, l’italien compte également de nombreuses exceptions grammaticales, se rapprochant ainsi du français.De par nos origines communes, Raul et moi établissons donc des « passerelles » entre ces deux langues, passerelles très confortables, directes et efficaces, dès qu’il faut expliquer du vocabulaire non compris :

Peur = Paura

Besoin = bisogno 

Désormais = ormai etc…

Au niveau grammatical, des tournures pronominales inexistantes en espagnol et portugais, notamment ‘en’ employé en tant que pronom COD ou COI, se retrouvent en italien :

J’en veux = ne voglio

Dans les règles de conjugaison, français et italien utilisent de la même manière les deux auxiliaires être et avoir pour la construction du passé composé (passato remoto en italien).

J’ai fait = Ho fatto

    Je suis né = Sono nato

Et encore mieux, français et italien coïncident dans le si délicat changement d’auxiliaire lorsqu’un verbe passe de transitif à pronominal.

Ex : j’ai fait = Ho fatto

     e mesuis fait = mi sono fatto

Alors qu’en espagnol et en portugais, pour l’équivalent du passé composé, seul est employé l’auxiliaire avoir, en verbes transitifs comme en verbes pronominaux :

He hecho / He nacido                        haber en espagnol

mehe hecho

Tenho feito / Tenho nascido               ter    en portugais

Tenho-me feito 

Ces singularités grammaticales reliant l’italien au français n’ayant pas d’équivalents en espagnol comme en portugais, il aurait été ardu de l’expliquer à un hispanophone ou à un lusophone sans faire l’écueil du métalangage ou d’un cheminement tortueux. Dans le cas de Raul, tout cela fut résolu en un clin d’œil grâce à notre italien commun. Ouf !



[1] Voir module Enseigner la grammaire en FLE Séquence 14 Réflexion sur les outils cognitifs complémentaires p.55




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7 - Compétence culturelle et culture cultivée


La francophilie – un atout dans l’apprentissage du français


Un petit chapitre à propos de la francophilie en préambule de cette partie. Cela paraît logique, mais après l’avoir vérifié en acte, je traite brièvement de ce point :

La francophilie désigne, chez une personne étrangère à la France, son goût prononcé pour les aspects culturels et civilisationnels développés par ce pays.’[1]

La francophilie me paraît donc une base solide pour développer une compétence culturelle qui débouchera sur un apprentissage efficace de la langue-cible. Il faut encourager la francophilie de nos apprenants pour les aider à devenir francophones, et cela sans doute passe par des cours de civilisation-culture.


J’en ai la preuve vivante en la personne de Raul de Orofino, qui par son amour de la langue française et sa volonté de s’intégrer dans cette culture, est passé, en l’espace de deux mois, d’une sorte de faux A1 à un A2 avancé pour son expression personnelle, et d’un niveau encore bien plus élevé pour son expression théâtrale. Et ce ne peut que continuer à évoluer à grands pas.



Compétence culturelle et culture cultivée


C’est pour moi le chapitre le plus intéressant et le plus riche en enseignement personnel. Il est en relation directe avec l’option que j’avais prise pour le DAEFLE, Méthodologie de l’enseignement de la civilisation et de la littérature.[2]


À l’époque, j’avais regretté mon choix, éprouvant une sensation de rejet envers les notions de sociologie, ethnologie ou anthropologie abordées : elles me paraissaient assez éloignées de ma conception d’un cours de FLE. Or, aujourd’hui, avec l’expérience que je suis en train de vivre, je mesure la pertinence de cet enseignement. Les notions de compétence culturelle et de culture cultivée sont effectivement essentielles.


Pour la compétence culturelle, voici ce que Louis Porcher écrit :

« La capacité à communiquer, dont l’enseignement vise à doter l’élève, ne saurait être strictement et purement linguistique. Elle doit s’accompagner de savoir-faire culturels et sociaux multiples qui permettent l’insertion dans la société française, sa compréhension, la connaissance des pratiques indigènes. La compétence culturelle est désormais aussi importante que la compétence linguistique.» ; « (…) l’enseignement de la langue et celui de la civilisation doivent se mener de pair, conjointement[3]

Quant à la culture cultivée, elle concerne « le savoir culturel, les connaissances livresques, la pensée savante. »[4]


J ’étendrai volontiers ce savoir culturel, pour le cas présent, à la connaissance du patrimoine théâtral et cinématographique français, ses auteurs, ses interprètes…

En effet, si nous avons pu Raul et moi travailler de manière si efficace et rapide, c’est qu’à défaut de connaître la langue française, Raul était déjà familiarisé avec de nombreuses œuvres et des noms (ex : Depardieu, Louis Malle, De Funés). Il avait toujours éprouvé beaucoup d’intérêt et d’affection pour la culture française. Il s’était depuis longtemps pourvu d’un savoir culturel et d’une connaissance cultivée du monde français et francophone.


Je me suis permis parfois certaines rectifications. De nombreux artistes estampillés « français » sont souvent étrangers en vérité : belge pour Johnny Hallyday, italien pour Yves Montand. Ce constat a fasciné Raul. Cela l’a aussi rassuré sur le fait que la France se montrait toujours très accueillante pour les artistes étrangers, et a renforcé sa motivation. 

Quoi qu’il en soit, faire référence à tels noms ou telles œuvres en rapport avec ces sphères culturelles (théâtre, cinéma, spectacle) n’a jamais posé problème pour lui. C’est, à mon sens, en ce sens que l’appellation Français sur Objectif Théâtral fait… sens !


Premier exemple, pour cette adaptation du texte de L’homme de Facebook avec l’évocation des cornes et du cocufiage : j’ai expliqué à Raul que, dans la tradition du théâtre de boulevard, on adorait le cocufiage. Mais j’ai pris soin d’étayer mon propos en invoquant les grands noms du genre (sic !) tels que Labiche et Courteline, dont le propos est toujours actuel. Les noms de Labiche et Courteline sont connus et respectés dans le milieu du théâtre brésilien. Ainsi Raul a-t-il validé ma modification de texte.


J’ai toujours pris soin, à l’issue de nos sessions de travail, d’inclure un quart d’heure de point-culture, en l’occurrence, le visionnage de vidéos de comiques français.


Raul juge son travail différent de celui d’un classique interprète de one-man-show ou de stand-up. Cela est vrai, mais comme les personnages de Raul sont toujours en état de souffrance morale, nous avons axé l’enseignement culturel sur cette tradition d’un humour français « méchant » ou « corsé », avec quelques pointures du genre.


Afin que Raul intègre bien cela, nous avons d’abord « amadoué » la bête avec l’aide de… Louis de Funés bien sûr ! De Funés et ses grimaces de teigne hargneuse, Raul en est fan depuis son enfance. Ce qui nous a servi d’introduction idéale pour l’amener vers des aspects plus contemporains et plus corrosifs de l’humour français.


Ainsi ai-je eu recours aux sketches de Muriel Robin, laquelle incarne souvent selon moi une certaine image de la française dure et irascible.

En rapport avec le travail sur l’intelligence émotionnelle, nous avons analysé le sketche ‘L’addition’, un de ses classiques. Ce sketche se termine par un bel exemple d’ingratitude de la part de la protagoniste. Enfermée dans sa colère, elle est incapable de reconnaître la beauté et l’amitié du geste de celui qui est allé discrètement au comptoir payer pour tous les convives. Le travail de Raul autour de l’intelligence émotionnelle cherche justement à aider de telles personnes à sortir de leur colère et aller vers l’autre, comme dans son texte O homem mal-humorado/L’homme qui n’avait pas d’humour.


Raul dit dans sa conférence que nous sommes des êtres changeants et que nous devons apprendre à vivre avec ces changements. Pour faire écho à Ana Lucia, un de ses sketches dans lequel une femme raconte comment elle annonce à sa mère qu’elle est amoureuse d’un nain, nous avons décortiqué ‘Le noir’, qui décrit une situation plus ou moins similaire de changement radical de situation, mais raconté chez Muriel Robin du point de vue de la mère. 


En revanche, la vélocité avec laquelle s’exprime Muriel Robin et sa tendance à « aboyer » plus que parler faisaient que Raul ne comprenait pas la moitié de ses propos. Je l’ai rassuré en lui disant qu’à moi aussi (et probablement d’autres ???) il m’arrivait de ne pas percevoir sa prononciation. J’ai résumé que l’essentiel n’était pas là mais plutôt dans la gestuelle, les mimiques et le débit de la voix - éléments universels en ce sens qu’ils peuvent se retrouver dans des cultures diverses, mais exprimés chez Robin avec un certain caractère « franchouillard » (si j’ose dire). Autant de savoir-faire culturels et sociaux importants pour allier à la compétence linguistique une compétence culturelle complète, car je considère que les deux sont encore plus insintrèquement liés dans une interprétation théâtrale que dans une tâche langagière en rapport avec le quotidien : le geste culturel relié à la parole cultivée.

(Exemple de tâche pédagogique imaginable à l’issue du visionnage d’un sketch de Muriel Robin ou de De Funés : savoir exprimer la colère de manière comique en français ??).




[1]  Source Wikipédia-Encyclopédie en ligne

[2]   Méthodologie de l’enseignement de la civilisation et de la littérature par Marie-Françoise Né

     avec la collaboration de Catherine Dollez

[3] L. Porcher, Enjeux du système éducatif, Le français langue étrangère, Hachette Education, 1995, p. 61-62

 

[4] Méthodologie de l’enseignement de la civilisation et de la littérature , Séquence 4 Compétence culturelle/interculturelle

     Partie 1. La compétence culturelle et ses contenus p.17-18

 



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8 - Représentations et stéréotypes : avantages et inconvénients


Mais attention !


Comme spécifié dans le module[1], la pré-connaissance d’une culture peut aussi malheureusement véhiculer nombre d’idées reçues ou clichés sur cette dernière ! 

Raul avait déjà les bonnes intuitions concernant le placement de l’accent tonique en français, je le redis, aidé en cela par la proximité des cultures latines et langues romanes. Mais il a d’abord fallu nettoyer cet a-priori récurrent au Brésil (et pas seulement au Brésil) concernant la langue française - Raul en parle lui-même dans un autre de ses textes Carlos Alberto, où le personnage, passant une épreuve de français, raconte :

- Francês razoável. Perdi para um cara que sabia fazer (faz a mímica dos franceses com a boquinha) melhor do que eu !

- Français passable. J’ai perdu face à quelqu’un qui savait faire la tête du français mieux que moi ! (faire la mimique des français, avec la bouche)

C’est-à-dire, arrondir constamment la bouche en cul-de-poule et prononcer indifféremment le son [y].


C’était censé être un cliché. Hé bien vous n’allez pas le croire, la première fois que Raul a lu ses textes en français devant moi, c’est pourtant exactement ce qu’il faisait ! Il arrondissait sa bouche en cul-de-poule de manière exagérée ; cela entravait sa diction à cause d’une ouverture buccale beaucoup trop serrée. De plus, il alourdissait son français d’un espèce d’accent parisien ultra-pointu caricatural ne ressemblant à rien. Et pour couronner le tout, il plaçait la voix à une hauteur bien trop aigüe mais paradoxalement sans aucun volume sonore. Tout cela était énormément  contracté. J’ai dû donc l’arrêter plusieurs fois et lui demander de rejouer le passage en portugais, après quoi je lui demandais :

- Raul, pourquoi lorsque tu le dis en français, j’ai trois fois moins de son qu’en portugais ?

- Ah bon, on a le droit de parler fort en français ????

  On a le droit d’ouvrir la bouche en français ????

Et d’ouvrir ainsi grand les barrières des idées reçues ! Je lui ai expliqué qu’il devait conserver toutes les qualités propres au texte originel en portugais, mais que simplement, lorsqu’il ouvrait la bouche, le son qui en sortait était du français. Sans que cela ne change rien au fond, à l’intention ou au « geste vocal » (comme l’on dit dans le milieu du chant lyrique).


Pour le décoincer avec la hauteur de son de la langue française, qu’il plaçait toujours trop dans les aigus, nous avons visionné des sketches d’Elie Kakou en Mme Sarfati ou en attachée de presse. Les interprétations d’Elie Kakou sont confortables pour un apprenant FLE, car souvent fondées sur la répétition de la même phrase plusieurs fois d’affilée, donc facile pour la réception de la langue. Il y a dans l’accent et les intonations d’Elie Kakou une couleur méditerranéenne : des sons plus ouverts, des hauteurs de sons plus variées ;  un virement ininterrompu des graves vers les aigus et vice-versa ; un français en somme plus rebondi, plus coulant et alangui, qui en cela se rapproche du brésilien.


Gad Elmaleh fut aussi de la partie avec son sketch ‘La cigarette’, lequel se était disponible sur YouTube sous-titré en portugais. Le visionnage s’est dans ce cas porté sur les intonations, les groupes de souffle et les groupes rythmiques et pour comprendre notamment comment placer en français les mots phatiques tels que quoi ? hein ? mmmh ? même !Attends ! Arrête ! Ok ! Ouais…


Mais attention (derechef)!


Les stéréotypes ont aussi du bon !

Raul souhaitait absolument franciser les noms des personnages, certains lieux ou références évoqués dans son spectacle, par volonté de se fondre dans la « masse » et ainsi toucher plus le public français. Je lui ai rétorqué que non seulement les français adoraient l’exotisme, mais qu’en plus, ils ne le verraient jamais comme un « Français » mais comme un Brésilien parlant en français. Raul se retrouverait chargé de tous les lieux communs que les Français peuvent avoir sur les Brésiliens - la plage, la samba, les chemises à fleurs ( ???)… Alors autant jouer là-dessus.


Les prénoms des personnages, Ana Lucia, Luis Henrique, etc… ont donc été conservés en portugais. La seule entorse a été pour le titre du spectacle, passé de Mário, o teu humor está no armário/Mario, ton humour est dans l’armoire à Grégoire, ton humour est dans l’armoire, car il fallait que le prénom rime avec armoire pour un jeu de mots nécessaire dans le spectacle.


Ce qui n’a pas manqué de me faire penser au sketch de Coluche ‘Gérard’, pour la ressemblance des prénoms et le fait que Grégoire est un personnage grincheux. Nous avons aussitôt écouté et analysé ‘Gérard’ pour offrir des pistes de prononciation et interprétation à Raul (pour le seul nom ‘Grégoire’ bien sûr ! Dans cette idée: Géraaaard ! = Grégooooooire ! Le reste du sketch étant encore difficilement compréhensible tant la diction de Coluche est, disons, pâteuse.)




[1] Marie-Françoise Né dans Méthodologie de l’enseignement de la civilisation et de la littérature, Dossier 3 : Le stéréotype : définitions et utilisation, p.23 et suivantes




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9 - Finalisation du projet : la représentation théâtrale
"GRÉGOIRE, TON HUMOUR EST DANS L'ARMOIRE"


Alors, me direz-vous, la finalité de tout cela ?


Nous y voilà justement !!! Un soir d’Avril, je me rends à l’Alliance Française de Madrid pour assister à une charla, une présentation-débat organisée à la médiathèque de l’Alliance Française. Une hispanophone y présentait en français son association bénévole face à un public d’apprenants A1 à B1, soit un exercice de production, de réception et d’interaction à l’oral intéressant. Témoin de cela, je me dis soudain : bon sang, mais c’est bien sûr !


À l’issue du débat, je vais discuter avec la responsable de la médiathèque et lui parle de Raul de Orofino et de notre travail. Je lui demande tout de go s’il serait envisageable de venir présenter son spectacle au sein de l’Alliance Française, à titre de test pour un public d’auditeurs en français. La réaction de la responsable, Maud Maisonneuve, est immédiatement enthousiaste. Nous restons donc en contact, et quelques semaines plus tard, après des échanges de mails, nous obtenons l’aval de la direction de l’Alliance Française, pour une représentation à la médiathèque.


C’est un véritable défi, car Raul interprètera pour la première fois ses textes en français, bien qu’il ne maîtrise pas encore la langue dans son intégralité. Mais j’ai toujours considéré qu’il était sain, pour progresser, de s’imposer des défis et de se donner des échéances concrètes :

 

 

     C’est donc avec grand plaisir que nous vous attendons nombreux

     à l’Alliance française de Madrid

      le jeudi 13 juin 2013 à 19h,


   pour la présentation du spectacle en français :

    GrÉgoire, ton humour est dans l’armoire

    d’après "Mario, o teu humor está no armario"


 par l’acteur-formateur brésilien Raul de Orofino,


     traduction et coaching linguistique assurés par moi-même, Sylvain S.,

                            de la promotion DAEFLE 2012-2013.

 

  Un grand merci pour votre soutien ! Obrigadão a tudos !

 

 




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                          Voir aussi les autres pages de SILVANO:

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- Expolangues 2014
 
 
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